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Il y aura divers récits de ce qui s’est passé dans la région de Ramallah le 6 mars 2017, lorsque Bassel al-Araj a été tué dans un raid militaire israélien

 

 

Combien de temps a duré la confrontation entre Bassel et les soldats israéliens? Est-ce que la vidéo publiée par Israël prétendant rendre compte de l’incident est authentique? Bassel a-t-il réussi à blesser un des soldats? Nous ne le saurons peut-être jamais. Mais une chose est sûre, c’est que Bassel ne s’est jamais rendu.

«La plus grande insulte qu’on peut faire à un martyr serait de dire qu’il était obéissant, soumis à son assassin et poli avec lui», a déclaré Bassel.

Bassel était tout sauf docile. La résistance était son choix. Il n’a pas été conduit dans cette voie par la dépression, la peur du lendemain ou le manque de débouchés, mais plutôt par un engagement inébranlable à la lutte palestinienne pour une libération totale et inconditionnelle.

Les images diffusées sur les médias sociaux palestiniens après l’assassinat de Bassel sont très symboliques. On y voit des taches de sang, les chaussures bleues de marque de Bassel, son kuffiyeh, un fusil et une pile de livres.

Parmi les livres de Bassel, il y en avait un sur l’idéologie du marxiste italien Antonio Gramsci. Ça lui correspondait tout à fait: Bassel incarnait l’intellectuel de base que Gramsci a décrit. «Un intellectuel, doit s’engager», a déclaré Bassel dans l’une des tournées de conférences sur l’histoire qu’il organisait à Jenin, une ville du nord de la Cisjordanie occupée. «Si vous ne voulez pas vous engager – si vous ne voulez pas affronter l’oppression – vous êtes un intellectuel inutile».

Pour Bassel tout le monde doit avoir accès à la connaissance. Pour cela il faut aller vers les gens, leur parler face à face dans un langage qu’ils comprennent – sans être simpliste ni condescendant.

Il y avait aussi, au logis de Bassel, un livre de Mahdi Amel, un marxiste libanais assassiné à Beyrouth il y a 30 ans. Tout comme Mahdi Amel, Bassel a livré une bataille perdue au niveau tactique. Bassel était un acteur efflanqué qui est devenu un combattant, sans avoir aucune expérience militaire et sans appartenir à une faction politique.

Il n’avait aucune chance contre l’armée et les renseignements israéliens et leurs «sous-traitants» de l’Autorité palestinienne.

La persécution

«Bassel portait tout seul un énorme fardeau», m’a dit son ami Muhannad Abu Ghosh. J’ai rencontré Bassel pour la première fois en 2012, lors d’une manifestation de soutien aux prisonniers palestiniens en grève de la faim dans les prisons israéliennes.

Depuis, Bassel et moi n’avons pas cessé d’échanger. Certaines de nos discussions ont été chaudes mais elles ont toujours été fructueuses. Bassel m’a fait comprendre que la résistance est nécessaire, même si nous n’en récoltons pas les fruits de notre vivant.

Il m’a appris que pour faire partie d’un véritable mouvement de libération, il fallait aimer et respecter son peuple et voir plus loin que son propre salut. Chaque martyr palestinien nourrit notre sens des responsabilités.

Nous avons encore du mal à accepter le vide que Bassel laisse derrière lui mais nous devons cependant poursuivre la lutte pour les idéaux pour lesquels il a vécu et pour lesquels il est mort.

Ces derniers jours, j’ai parlé aux amis et à la famille de Bassel à al-Walaja, son village natal en Cisjordanie occupée. Malgré l’intense souffrance que lui cause le meurtre de Bassel, sa famille n’a rien perdu de sa dignité. «Je serai éternellement fier de lui», a dit son frère Saeed. «Il a vécu dans l’honneur et est mort en héros».

Les membres de la famille de Bassel ont ouvert leur cœur et leur maison à tous les Palestiniens qui souhaitent présenter leurs condoléances, mais a précisé que l’Autorité palestinienne et ses journalistes officiels n’étaient pas les bienvenus.

Siham al-Araj – la mère de Bassel – a dit que son fils «faisait peur aux deux Etats», faisant référence à Israël et à l’Autorité palestinienne. «Ce sont des soldats israéliens qui l’ont tué, mais c’est l’Autorité palestinienne qui leur a ouvert la voie».

«Nous ne recevrons pas les journalistes qui ont abandonné Bassel et ses camarades lors d’une grève de la faim dans les prisons de l’AP l’an dernier», a déclaré Doha al-Araj, la sœur de Bassel. «L’AP est complice du meurtre de Bassel et nous n’attendons rien d’elle».

Cela fait des années que l’AP le persécute . Bassel a participé à de nombreuses manifestations contre la coopération de l’AP avec Israël. Ces manifestations ont continué après sa mort et elles ont été violemment attaquées par les forces de l’AP.

Bassel savait ce que c’était que d’être à victime de la répression de l’AP. Pendant l’été 2012, il a été emmené à l’hôpital après avoir reçu des coups sur la tête de la part des forces de sécurité de l’AP. Il a été tabassé pendant une manifestation contre la prochaine visite de Shaul Mofaz, ancien ministre israélien de la Défense, au siège de l’AP à Ramallah.

En juillet et août 2013, Bassel a participé à une série de manifestations contre la décision de l’AP de reprendre les négociations avec Israël. Mais Bassel a souligné qu’il luttait principalement contre le sionisme, l’idéologie de l’État d’Israël, et contre le projet de colonisation qui en est le prolongement, sa lutte contre l’AP n’étant que secondaire. «Cet État colonial qui a essayé de détruire toutes les facettes de notre identité, y compris notre cuisine», voilà comment Bassel appelait Israël.

Même s’il faut s’opposer à l’AP et finir par la renverser, les Palestiniens doivent consacrer la plus grande partie de leur énergie à la lutte contre l’occupation israélienne. Il était important, selon Bassel, de comprendre que la collaboration de l’Autorité Palestinienne avec Israël était structurelle.

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La torture

Bassel n’a jamais insulté la police ni les agents de sécurité de l’AP qui l’ont tabassé. Il s’est rendu compte qu’il y avait une dimension de classe significative dans la façon dont l’AP recrutait les hommes les plus pauvres et les plus opprimés de la société palestinienne pour écraser les manifestations. Bassel pensait que les militants devaient essayer de gagner la confiance de ces hommes et ne pas les traiter comme des ennemis.

Bassel a été arrêté par les forces de sécurité de l’AP. Lui et cinq autres jeunes hommes ont passé plus de cinq mois dans les prisons de l’AP sans charges, ni procès. Il a été torturé pendant sa détention, selon Siham, sa mère. On lui a pris ses lunettes et on a refusé de le soigner.

Ce n’est qu’après le séjour de Bassel en prison que Siham a appris qu’il avait le diabète. Il lui avait caché son état pendant des années pour qu’elle ne s’inquiète pas.

Globalement, la presse palestinienne a fait l‘impasse sur l’arrestation de Bassel. L’absence de protestation des médias ou du public l’a conduit, lui et les cinq autres hommes, à entamer une grève de la faim. «Bassel m’a dit que la grève de la faim a été l’épreuve la plus difficile qu’il ait traversée dans sa vie», a déclaré Siham. Elle a ajouté que les six hommes n’avaient pas d’autre moyen d’obtenir leur libération.

Après sa libération, Bassel n’est jamais retourné dans la maison familiale. Il savait que ce n’était qu’une question de temps avant qu’Israël ne le trouve. Il avait raison.

Quatre des autres hommes ont tous été arrêtés par Israël peu de temps après leur libération des prisons de l’AP. Ils ont de nouveau été détenus – cette fois par Israël – sans charges, ni procès. Israël appelle cette pratique la «détention administrative».

«Les forces d’occupation israéliennes ont perquisitionné notre maison 11 fois à la recherche de Bassel», a déclaré Thaira al-Araj, la sœur de Bassel. «Un soldat, qui n’avait visiblement pas la moindre idée de ce qu’il faisait, pensait que Bassel était un membre du Hamas».

L’intensité des raids a provoqué les pires inquiétudes de la famille. Ils n’avaient aucun contact avec Bassel depuis qu’il était passé à la clandestinité. «Sa mort n’a pas été une surprise. Nous nous attendions à ce que les soldats le tuent s’ils le trouvaient», a déclaré Mahmoud al-Araj, le père de Bassel. «Mais s’attendre à quelque chose ne le rend pas plus facile à vivre».

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Le dernier acte de rébellion

Le dernier acte de rébellion de Bassel – ses six mois de résistance à l’arrestation – l’a transformé en une icône. Pourtant, Bassel lui-même était fortement opposé au culte de la personnalité. Les histoires des combattants de la résistance, en particulier celles qui ne sont pas répertoriées dans les archives officielles, doivent être immortalisées. Mais on ne devrait considérer personne, même pas les grands dirigeants comme des êtres surhumains ou sans faille.

«Bassel voulait créer un modèle de résistance dont les Palestiniens pouvaient s’inspirer», a déclaré Abboud Hamayel, un ami proche de Bassel. Il n’était pas assez naïf pour croire que son assassinat susciterait un soulèvement. Il a toujours soutenu que même si notre génération ne libérait pas la Palestine, son devoir était de préparer le terrain pour la prochaine génération. Et si nous ne le faisons pas, l’histoire ne nous le pardonnera jamais.

Durant son enfance à al-Walaja, Bassel passait des heures à écouter les histoires de son grand-père sur l’histoire palestinienne et les grands révolutionnaires. C’est son grand-père qui lui a appris que les Palestiniens devaient revendiquer leur passé historique.

Bassel a hérité du don de son grand-père pour la narration. Il a commencé à parler de l’histoire de la révolte des années 30 en Palestine, de la guerre d’indépendance algérienne ou du mouvement de libération au Vietnam. Bassel combinait la passion et le savoir. Il a étudié la pharmacie en Égypte et brièvement travaillé comme pharmacien à Shuafat, à Jérusalem-Est occupée. Mais son cœur était ailleurs.

Bassel lisait tout ce qui lui tombait sous la main concernant l’histoire, l’anthropologie, les mouvements sociaux, la politique et la philosophie. Il mettait ses lectures en pratique sur le terrain. Bassel était fortement impliqué dans un projet connu sous le nom d’Université populaire. À ce titre, il organisait des tournées de conférences en Cisjordanie. Leur objectif était de faire revivre les histoires de révolutionnaires et d’actes de résistance oubliés.

L’Université populaire a été créée par le Département d’études coloniales de Suleiman al-Halabi. Nommé d’après un combattant contre les forces coloniales françaises dans l’Égypte du 18è siècle, le département rassemble des bénévoles qui se consacrent à l’enseignement des sujets négligés par les écoles primaires et secondaires ordinaires. «Deux caractéristiques distinguaient Bassel: son amour pour la Palestine et son honnêteté», a écrit Khaled Odetallah, le directeur du Département Suleiman al- Halabi, dans son hommage funèbre.

Bassel a également travaillé comme chercheur à temps partiel au Musée palestinien avant son inauguration.

Son amie Yara Abbas a confirmé que tous les écrits et travaux de Bassel n’ont pas été publiés. Ses recherches portaient sur la révolte palestinienne des années 1930 – y compris le théâtre et la littérature qui lui est associée – et l’histoire de la première intifada. Il avait également entrepris des recherches sur la Main Noire, un groupe antisioniste créé en Palestine quand elle était sous contrôle britannique.

Bassel se décrivait comme un anti-autoritaire dont l’identité avait été façonnée par le nationalisme palestinien, le panarabisme, la culture islamique et l’internationalisme. Il affirmait que les diverses idées qui l’inspiraient n’entraient pas en contradiction les unes avec les autres.

Les auteurs qui ont le plus influencé sa vision de la politique et de la résistance ont été Frantz Fanon, le penseur anti-colonial né en Martinique, et Ali Shariati, un intellectuel iranien, révolutionnaire et sociologue.

Hanadi Qawasmi, un journaliste palestinien, a déclaré que Bassel avait l’espoir de retourner à l’université et d’étudier l’histoire ou la sociologie. «Il n’avait pas envie d’obtenir un diplôme particulier», a déclaré Qawasmi. «Mais il voulait se rapprocher des étudiants de premier cycle. Il croyait qu’ils avaient une énergie et un potentiel qu’il fallait mobiliser».

Bassel a beaucoup aidé les jeunes de al-Walaja. «Quand j’ai décidé d’étudier l’obstétrique à l’université, tout le monde s’est moqué de moi», a déclaré Alaa Abu Khiyara, le cousin de Bassel. «Bassel a été le seul à m’encourager et à croire en mes capacités. Son soutien a été déterminant pour moi».

Les écrits de Bassel lui survivront. Le Département de Suleiman al-Halabi s’est engagé à rassembler tous ses articles et discours pour les publier rapidement. Ce serait un hommage à Bassel al-Araj, un intellectuel et un combattant de la liberté, un homme passionné qui avait des principes.

Budour Youssef Hassan -

06.03.19

Source: CoupPourCoup31