Source: Externe

Je me rappelle très bien la première fois que j’ai entendu parler du Centre Culturel Said al-Mishal.

«Tu ne l’as pas encore vu?» m’a demandé Muhammad, garçon plus âgé que moi. «C’est la plus belle scène de Gaza. Il a un plancher brillant et de luxueux fauteuils rouges. Quand le rideau s’ouvre, le public devient parfaitement silencieux.»

Cette conversation avait lieu en 2008. Muhammad et moi jouions tous deux du oud. Nous suivions des cours dans un camp d’été géré par l’UNRWA, agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens.

J’avais un objectif cet été là: jouer à la cérémonie de remise des diplômes du camp. Il était prévu qu’elle se tienne au centre culturel.

Malheureusement, mon objectif ne s’est pas réalisé. Les coordinateurs du camp de l’UNRWA ont choisi quelques musiciens qui avaient plus d’expérience que moi pour jouer à la cérémonie à Gaza ville.

Malgré ma déception, j’attendais avec impatience d’assister à la cérémonie parce que cela voulait dire que je pourrais aller au centre culturel. Alors que le rideau se levait à l’ouverture du concert, j’ai pu sentir mon coeur s’emballer.

Six ans plus tard, avec quelques amis, je formais l’orchestre Nessan. Et j’ai insisté pour que nous jouions notre premier concert au Centre Culturel Said al-Mishal.

Cette fois là, j’ai vu le rideau s’ouvrir de l’intérieur. Mon coeur s’est mis à nouveau à battre très vite.

Liberté et espoir

Je sais que beaucoup d’autres ressentent la même chose que moi à propos du centre culturel. Il n’est pas exagéré de le décrire comme une deuxième maison pour les danseurs, musiciens, poètes et peintres.

On nous a tous donné là une vraie liberté pour nous exprimer et être créatifs. Nous n’avons eu cette même liberté nulle part ailleurs à Gaza.

Je ne pense pas non plus qu’il soit exagéré de dire que ce centre a procuré à notre population un espoir cruellement nécessaire.

Etre capables de voir une pièce ou un concert était une coupure nécessaire dans la routine de la vie à Gaza, prison à ciel ouvert. Il offrait au public une possibilité d’imaginer une vie meilleure.

Le centre procurait de nombreux bénéfices aux habitants de Gaza. La plupart des gens que je connais y avaient assisté à un événement.

Ahmed al-Najjar, étudiant universitaire à Gaza, a résumé la sensation de perte dont nous avons tous souffert en apprenant que le centre culturel avait été détruit par Israël le 9 août.

«Nous y avons tous des souvenirs», a-t-il dit. «Tous les concerts, les pièces et les expositions que j’ai vus dans ma vie, c’était à al-Mishal. C’est ce qui est dur dans cette perte. C’est une punition collective. Tous ces rares moments de joie de nos vies nous ont été retirés. Tous se sont envolés à cause d’une attaque aérienne.»

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Une tentative d’effacement de la mémoire

En 2002, feu l’intellectuel Edward Said soutenait qu’Israël détruisait «l’existence civile du peuple palestinien en toute impunité».

Said faisait référence aux attaques ordonnées par Ariel Sharon, alors premier ministre d’Israël, sur le Bureau Central palestinien des Statistiques et la façon dont des enregistrements avaient été volés dans d’autres organismes publics. Sharon, écrivait-il, a essayé «d’éliminer les Palestiniens en tant que 'peuple avec des institutions nationales'».

Le Centre Said al-Mishal était une institution vitale pour la population de Gaza. Mon ami Mohamed Jabaly a commencé à enseigner le dabke – danse traditionnelle palestinienne – au centre en 2008. Pour lui, l’attaque d’Israël a été «une tentative directe pour effacer nos souvenirs heureux».

Mohamed est le réalisateur d’Ambulancefilm sur ce qu’ont subi les travailleurs médicaux pendant l’agression de 2014 d’Israël sur Gaza.

L’année dernière, ce film a été présenté dans un festival qui s’est tenu au Centre Culturel Said al-Mishal. Mohamed vit maintenant en Norvège. Etre incapable d’assister à la projection à Gaza «fut un des moments les plus difficiles de ma vie», a-t-il dit.

«Maintenant nous parlons au passé d’al-Mishal et de tous les souvenirs que nous y avions», a-t-il ajouté. «L’occupation ne consiste pas qu’à contrôler nos vies et notre avenir. Elle essaie aussi d’effacer notre héritage culturel. A mon avis, c’est plus dangereux.»

« Une vie qui vaut la peine d’être vécue »

Les Palestiniens de Gaza qui vivent en exil - comme moi - suivent de très près les nouvelles de chez nous. Nous ne le faisons pas uniquement parce que nous avons encore de la famille et des amis à Gaza, mais parce que cet endroit nous a façonnés. Ce que nous avons vécu étant jeunes a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui.

J’ai été très choqué quand j’ai appris que le centre Said al-Mishal avait été bombardé. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi un endroit qui était si important pour moi avait été détruit.

Alors un ami m’a montré quelques vers d’un poème de Mahmoud Darwish :

Nous avons sur cette terre ce qui rend la vie digne d’être vécue

Nous avons sur cette terre tout ce qui rend la vie digne d’être vécue

L’hésitation d’avril

L’odeur du pain à l’aube

L’appel aux hommes d’une femme

Les écrits d’Eschyle

La naissance de l’amour

La mousse sur une pierre

Des mères debout sur un filet de flûte

Et la peur des souvenirs qu’ont les envahisseurs

Nous avons sur cette terre ce qui rend la vie digne d’être vécue

Ces vers m’ont fait réaliser qu’Israël a peur de nos souvenirs.

Nos souvenirs sont une source d’inspiration et de motivation pour nous.

Ils nous aident à résister. Ils rendent la vie digne d’être vécue.

Mousa Tawfiq -

10.10.18

Source: Agence Médias Palestine