Témoignages sur le quotidien infernal des villages de Cisjordanie :

La tragédie du mur de l’apartheid israélien

Cisjordanie : De notre envoyée spéciale

Un laissez-passer que l’on n’obtient pas facilement puisque les hommes doivent remplir plusieurs conditions : avoir moins de 45 ans, des enfants et ne pratiquer aucune activité politique. « La première fois, je suis passé pour accompagner ma mère, malade, à Jérusalem. La seconde fois, je suis passé clandestinement. J’ai eu de la chance. Si les soldats m’avaient arrêté, ils m’auraient gardé au moins 24 heures, battu, et jamais plus je n’aurais pu prétendre à une permission. » Pas une semaine ne se passe sans que des civils, y compris des enfants, ne soient tués ou arrêtés par les forces israéliennes, qu’un nouveau village ne soit saisi pour « usage militaire » ou que des maisons ne soient réduites en miettes.

Ce lundi, dans le village d’Azzun Atmeh, près de Qalqilya, les forces israéliennes ont renforcé le mur à la lisière sud du village. Soixante-quinze habitants se sont retrouvés brutalement exclus par une porte d’accès que les soldats ont gardé fermée. « Où qu’on aille, le mur détruit la vie des Palestiniens, explique Jamal Juma, coordinateur de Stop the Wall, association activiste basée à Ramallah. Et contrairement au discours avancé, il n’a pas été construit pour servir de protection. Après les négociations de Camp David, les Israéliens sont entrés en Cisjordanie pour imposer une nouvelle réalité aux Palestiniens : faire d’Al Qods leur capitale – et pour cela ils ont fait venir plus de 200 000 colons – et séparer les Palestiniens – en excluant plus de 200 000 d’entre eux via un mur annexant leurs terres. »

Pire qu’à Ghaza

Pour lui, la situation en Cisjordanie est pire qu’à Ghaza. « Les Israéliens procèdent à un véritable nettoyage ethnique. Ils prennent les terres fertiles, les puits, les maisons, les cultures et instaurent un régime d’apartheid, avec des rocades spécialement construites pour les trajets entre colonies. Le mur est en train de tout redéfinir. Dans quelque temps, pour voyager en Cisjordanie, il nous faudra une autorisation. » A Jayyous, les habitants se considèrent déjà comme des prisonniers dans leur propre village. « Avant le mur, le trajet jusqu’à Ramallah demandait 35 minutes, explique Mohammad, un riverain. Maintenant, avec les checkpoints volants, il faut compter au moins une heure et demie. » Une heure et demie de virages et de routes parsemées de dos d’âne.

Dans la journée, le village, animé par les braiements de quelques ânes, semble désert. « Nous n’avons plus qu’un puits que nous partageons avec les villages voisins. Les six autres qui nous appartiennent sont derrière la barrière (ici le relief ne permet pas de construire un mur en béton) du côté israélien. Nos terres aussi. Un vrai drame pour 80% de la population qui vivaient exclusivement de leurs cultures et d’élevage. Je connais un paysan qui a dû vendre son troupeau, il n’avait plus de terres où l’emmener paître… » Ce drame n’est pas une exception sur la longue liste des histoires sordides qui jalonnent la vie du mur.

Au mois de janvier, selon l’association Stop the Wall, les Israéliens auraient émis plusieurs ordres de démolition dans le district de Bethléem, dont un puits municipal à Al Khader. Financé en partie par l’Union européenne, ce puits avait été construit pour compenser les coupures d’eau chroniques du village et fournissait l’école du district et la vieille ville, soit 2500 élèves et 30 familles. A Nazlat’Isa, au nord du district de Tulkarem, les soldats ont complètement rasé le centre commercial qui abritait 200 commerces et faisait du village un carrefour important de rencontre entre investisseurs et clients des deux côtés de la Ligne verte. Résultat : 97% de la population se sont retrouvés sans emploi.

Serpent

A Abu Dis, le village où se trouve l’université d’Al Qods, il s’en est fallu de peu que le mur passe au milieu du campus. « Grâce aux efforts de la direction, il a pu être repoussé de quelques mètres, après la zone consacrée aux terrains sportifs », explique un professeur de droit en nous montant la longue muraille grise zigzagant dans la vallée. Comme un serpent avide de proies. Ici, une étudiante a trouvé la mort en tombant alors qu’elle essayait de franchir le mur pour rejoindre l’hôpital où elle suivait un stage.

Au pied des lattes de béton taguées, des enfants jouent au foot sous le regard de Che Guevara. De là où ils se trouvent, ils ne peuvent pas voir, de l’autre côté, les quelques maisons qui, par un injuste tracé, se sont retrouvée exclues du village, lui-même coupé d’Al Qods. « On est obligés de faire 20 kilomètres de plus entre la ville et l’université, explique Ammar, ex-coordinateur du conseil étudiant. Avant, je mettais 20 minutes pour venir, maintenant, entre une heure et une heure et demie. Au retour, c’est encore plus compliqué et, surtout, beaucoup plus cher pour certains étudiants qui doivent prendre plusieurs bus. »

De 2 à 3 shekels (environ 50 DA), le budget consacré aux transports peut facilement dépasser les 10 shekels (environ 200 DA). « Nous sommes en prison », ajoute le professeur en jetant un regard vers le sommet de la colline dominant le campus. Bien visible, une caméra reste braquée sur l’université. « Si les soldats suspectent quoi que ce soit de louche, ils appellent l’université pour savoir ce qui se passe. Pendant les périodes d’examens, ils descendent à proximité de l’université et arrêtent les étudiants pour les empêcher d’aller passer leurs épreuves. » Ibrahim, de Bethléem, en a fait plusieurs fois l’expérience au checkpoint. « J’ai raté plusieurs examens comme ça, se souvient-il.

Quand ils gardaient le passage fermé, nous étions obligés de partir à pied à travers les montagnes. Bien sûr, nous arrivions en retard ! » Le mur et ses checkpoints ont à jamais brisé la vie de Nedal, policier municipal, résidant dans la vieille ville d’Al Khalil. « J’ai neuf enfants, nous raconte-t-il avec le sourire en chahutant avec ses deux cadettes. Mais nous avons perdu deux garçons. Au moment où ma femme devait accoucher, les soldats ne nous ont pas laissés passer. Elle a dû rester dans le salon mais quelques heures après être venu au monde, le bébé est mort. Nous en avons perdu un autre de la même manière. » A l’université, Ibrahim réfléchit au futur. « Avec Wijdan, nous cherchons un endroit où vivre tranquilles. Elle ne peut pas venir à Bethléem, sinon elle perdrait sa carte d’identité israélienne, son assurance santé et ne pourrait plus retourner à Al Qods.On pourrait immigrer, mais nous n’avons pas envie de partir. » Le jeune homme s’investit actuellement dans un projet de radio à diffuser sur internet, Off the Wall (qui signifie aussi « excentrique » en anglais). « On pourrait y parler de la situation de façon humoristique. Ce mur n’est rien si on parvient à se débarrasser des murs que nous avons à l’intérieur de nous-mêmes. A nous d’être créatifs pour vivre mieux avec ce que nous avons. » Anwar Abu Eisheh, à Al Khalil, préfère aussi relativiser : « Après tout, ce mur n’est qu’un mur. Le béton a une durée de vie d’au mieux 70 ans, ironise-t-il en souriant. Et puis l’histoire nous l’a montré : rien n’a jamais empêché les hommes de faire tomber les murs… »

Mélanie Matarese

4 février 2009

http://www.elwatan.com/?page=article_print&id_article=116020

Pour demander la main de Wijdan, sa belle brune, Ibrahim a pris d’énormes risques. Dont celui de ne plus pouvoir la revoir. Les amoureux se sont rencontrés à l’université d’Al Qods où ils partagent la même passion pour les arts. Lui habite à Bethléem, elle à Al Qods. Entre eux se dresse le mur de Cisjordanie. Trois fois plus haut et deux fois plus large que le mur de Berlin, il serpente sur plus de 400 km, alternant d’immenses parois en béton de plus de huit mètres de haut avec des tours de contrôle et des haies de barbelés. « Pour lui rendre visite, j’ai besoin d’une autorisation des Israéliens », explique-t-il.