«GÉNOCIDE», DITES-VOUS ?
«GÉNOCIDE», DITES-VOUS ?
Les récents échanges de mails concernant l’utilisation ou non du terme «génocide» pour décrire ce qu’endure le peuple palestinien m’interpellent au plus haut point. Comme me hérissent ceux qui utilisent de plus en plus souvent ce terme dans des manifestations de soutien à la cause palestinienne. Permettez-moi donc d’y ajouter mon «grain de sel»
Je me réjouis de ce que Daniel Van Hove ait réussi, quant à lui, à dépasser comme il semble nous l’annoncer son «aliénation» ou sa «culpabilité» vis-à-vis de l’usage dudit mot. Et puisque Daniel a choisi d’emblée l’angle «psy» pour traiter de la question, je me permettrai de lui rappeler qu’il existe d’autres attitudes possibles face à cette culpabilité liée au judéocide. Bien réelle et que nombre d’instances nous inculquent délibérément, c’est vrai.
Parmi ces attitudes, il en est une de fort fréquente et qui, à mon avis relève d’une rébellion ou d’un dépit de type adolescent, voire infantile: «j’peux pas dire ‘génocide’? Et ben, j’le dis quand même, na!». La question est que, comme l’indique la psychologie transactionnelle, un «rebelle» de ce type reste un «enfant». Et qu’il me semble qu’une attitude responsable, «adulte» face aux culpabilisations de toutes sortes consiste à ne pas céder à la «concurrence des victimes», au sujet de laquelle Jean-Michel Chaumont à écrit un ouvrage remarquable voici quelques années et qui me paraît indiqué de lire dans le cadre du «débat» en question[1]. Car c’est souvent de cela aussi qu’il s’agit, me semble-t-il. Aujourd’hui, nombre de Bosniaques et de Serbes, de Khmers, de Timorais et de Tibétains, d’Ukrainiens etc. se revendiquent, aux côtés des Palestiniens, comme «génocidés». Et la réaction peut-être compréhensible dans la mesure où les atrocités nazies sont devenues, dans le cadre de la mondialisation culturelle que diffuse l’Occident, l’aune à laquelle l’on mesure partout tous les crimes de masse. Il reste cependant que l’indignation et la révolte que suscitent les pratiques israéliennes n’autorisent pas tout.
En, effet, je me demande dans quelle mesure la vraie question n’est pas: «pourquoi d’aucuns parmi nous tiennent-ils à utiliser le mot génocide dans le cas palestinien?» Les réticences face à d’autres termes qui me semblent coller davantage à la réalité palestinienne – comme sociocide (terme, je crois, pourtant forgé par un Palestinien: le Professeur Abdel Jawad Saleh), épuration ethnique, crime contre l’Humanité, crime de guerre – m’étonnent en effet.
Venons-en maintenant à la fameuse définition de l’ONU[2]. L’on peut en effet indubitablement constater parmi les actes commis par les Israéliens à l’encontre de Palestiniens des «meurtres» et des «atteintes graves à l'intégrité physique ou mentale» de ceux-ci. Et même une «soumis-sion intentionnelle» des Palestiniens «à des conditions d'existence» risquant d’«entraîner (leur) destruction physique totale ou partielle». Voire considérer les problèmes rencontrés par des Palestiniennes en passe d’accoucher aux check-points comme des «mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe». Et nous savons qu’un seul de ces actes peut être susceptible de parler de génocide. Mais à la condition – et ce n’est pas rien – que celui-ci soit «commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie» le «groupe» palestinien «comme tel». Or quoiqu’on dise, depuis quelque trente ans que je «suis» le conflit israélo-palestinien, je ne m’avancerais pas à dire que les Israéliens entendent détruire – physiquement et comme tel – le peuple palestinien. Quelles que soient par ailleurs les pratiques d’épuration ethnique, de destruction de la société palestinienne (sociocide), les crimes de guerre et les crimes contre l’Humanité perpétrés dans les territoires et contre les camps de la diaspora. Et je ne m’attarde-rai pas, ici sur l’«argument», franchement vicelard, consistant à demander «faut-il attendre que le dernier Palestinien soit mort pour oser parler de génocide?» Une telle question relève en effet d’une volonté culpabilisatrice et équivaut à soupçonner de «trahison» des gens dont le dévouement à la cause palestinienne n’est plus à démontrer.Restons sérieux: les quelque 150.000 Palestiniens restés à portée de mains si l’on peut dire, des «génocidaires» israéliens sont aujourd’hui plus d’un million!
Quoiqu’en pense Daniel et d’autres, je ne pense pas, quant à moi, que face au matraquage culpabilisant subi au sujet du judéocide (et générateur de cette «rébellion» infantile déjà évoquée), l’attitude correcte consiste à ne considérer la commémoration de celui-ci que comme une «ruse du lobby sioniste» ou à hausser les épaules à la moindre évocation de cette tragédie. Et je pense qu’en tant qu’Européens et qu’héritiers (conscients ou inconscients) d’une civilisation chrétienne et si nous nous voulons «citoyens du monde», il ne s’agit pas de permettre que la «concurrence des victimes» mène certains à refuser cette mémoire. Ou à l’oublier. Et donc qu’il s’agit – à la fois et à parts égales – de rejeter l’antisémitisme (comme tout racisme) et de dénoncer la politique sioniste. C’est pourquoi je ne me limiterai pas comme Marianne Blume à émettre un constat uniquement tactique à ce sujet[3]: pour moi, même si «l’emploi du terme» s’avérait «rentable», il n’est pas question de l’utiliser ni de frayer avec des antisémites ou des négationnistes.
Je voudrais conclure en citant l’historien franco-italien Enzo Traverso et un de ses ouvrages que je recommande également à tous ceux que le sujet intéresse[4]. Et rappeler que nos diri-geants ont «organisé» un certain type de mémoire du judéocide «sacralisé», faisant de celle-ci une sorte de nouvelle religion civile, en vue d’en faire «un usage apologétique de l’actuel ordre du monde», c. à d. de faire de la commémoration du nazisme et de ses crimes un instrument de légitimation en négatif de l’Occident libéral. En bref, plus nous commémorons pour le dénoncer le judéocide, plus nous apparaissons – nous, Occidentaux, (et tous les leaders qui se rendent avec fracas à Auschwitz, comme Bush, Cheney, Blair, Poutine etc.) –, plus nous apparaissons comme porteurs de valeurs contraires à celles qui ont mené au génocide nazi, plus notre image ressort «lavée» des fautes du passé. Plus on commémore – de la façon par laquelle nous le faisons actuellement – le judéocide, plus on rivalise dans la commémoration dénonciatrice de l’événement, plus on désigne celui qui commémore et dénonce ce «Mal absolu» comme celui qui incarne le «Bien absolu».
La question de la mémoire du génocide commis contre les Juifs d’Europe dépasse ainsi et de loin celle d’une action culpabilisante de «lobbys» juifs ou pro-israéliens. Elle dépasse aussi une simple problématique de culpabilité, ce que semble voir uniquement Daniel. Une telle «religion civile» a aussi pour effet de faire un mauvais usage de la mémoire du génocide et d’en neutraliser le potentiel critique.
La question donc, nous dit Traverso, n’est pas de «mettre un trait d’égalité entre Auschwitz et Guantanamo», entre Auschwitz et Abou Ghraïb ou Gaza, mais «de se demander si, après Auschwitz, nous pouvons encore tolérer Guantanamo et Abou-Ghraïb». Et Gaza.
[1] La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, coll. Textes à l’appui, 2004
[2] Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l'AG des Nations unies, le 1948, art. 2
[3] «Il faut mesurer ce que peut apporter l’emploi du terme et ce que le combat peut perdre si on l’utilise»
[4] Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005
lire aussi : Sur l’utilisation du terme « génocide » dans le conflit israélo-palestinien.