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S'appuyant sur le soutien inédit des partis arabes et de l'ultranationaliste Lieberman, le général a obtenu un mandat pour former un nouveau gouvernement. Mais sa capacité à transformer le bloc parlementaire anti-Netanyahu en coalition gouvernementale reste à démontrer, au moment où le Premier ministre profite du coronavirus pour s'accrocher au pouvoir

 

La crise du coronavirus écrase tout, étouffe tout. Même les séismes politiques qui passent inaperçus. Ainsi, lundi, dans l’indifférence quasi-générale et au bout d’un an de crise politique, Benny Gantz, principal opposant à Benyamin Netanyahu, s’est vu confier la tâche de former un nouveau gouvernement par le président israélien Reuven Rivlin.

Un spectaculaire come-back, deux semaines après un scrutin législatif que le Premier ministre, inculpé pour corruption et officiellement intérimaire après deux élections stériles, était persuadé d’avoir remporté.

Si la route pour sortir le pays de l’impasse et détrôner le «roi Bibi» (comme chantent ses ouailles) est encore semée d’obstacles, l’ex-chef d’Etat-major est parvenu à temporairement renverser la situation dans la guerre de tranchées qui l’oppose à Netanyahu. Au prix d’une improbable alliance d’ennemis irréconciliables, mus par une même détestation du «bibisme».

Dimanche, Gantz, dont le parti Bleu-Blanc s’était classé deuxième derrière le Likud de Netanyahu, a ainsi recueilli une majorité de «recommandations» des députés nouvellement élus. Du faucon laïque Avigdor Lieberman aux quatre partis arabes de la Liste unie, ces suffrages lui ont automatiquement garanti la chance de former un nouveau gouvernement.

Antisionisme

Il faut mesurer le tour de force: réunir sous la même bannière Lieberman, qui a longtemps fait de la rhétorique anti-Arabes son fonds de commerce, et ses «ennemis» (sic), soit les parlementaires palestiniens.

Balad, formation panarabe à l’antisionisme chevillée au corps, a pour la première fois accepté de jouer le jeu de la désignation d’un Premier ministre potentiel. Et ce malgré la campagne excluante et droitière de Gantz, qui jurait jusqu’alors qu’il ne prendrait le pouvoir qu’avec une «majorité juive».

L’impitoyable arithmétique politique (sans les partis arabes, le «bloc» de centre gauche atteint péniblement les 47 sièges, contre 58 pour la droite nationaliste religieuse) et les tendances autoritaires de Netanyahu, exacerbées par la lutte contre le Covid-19, en ont décidé autrement.

En deux jours, sous prétexte de mesures drastiques en temps de «guerre contre un ennemi invisible», Netanyahu a imposé l’extension des moyens de surveillance antiterroristes aux porteurs du coronavirus, le report de son procès (décrété en pleine nuit par son plus zélé porte-flingue, le ministre de la Justice Amir Ohana) et l’impératif d’un gouvernement d’union nationale sous ses ordres jusqu’à la fin de l’épidémie.

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Dérive «fasciste»

Autant de décisions qui ont poussé Ayman Odeh, leader de la Liste unie, à soutenir Gantz pour enrayer un «coup d’Etat» et une dérive «fasciste». Dans son style lyrique et brutal, Lieberman s’est justifié en estimant que «Netanyahu veut se présenter à de nouvelles élections dans six ou huit mois sur le dos de la "victoire contre le coronavirus". Au fond, la mer est toujours bleue, les Arabes sont toujours arabes et Bibi est le même Bibi».

Lundi, l’ex-général a promis de «tendre son coude», épidémie oblige, à tous les dirigeants de parti, Netanyahu inclus, pour «guérir la société du virus, mais aussi de la maladie de la haine et de la division». Il a vingt-huit jours pour y arriver.

Si, officiellement, Gantz fait toujours de l’«union nationale» une priorité, personne n’y croit. En témoigne le discours virulent d’un Gantz dont les instincts politiques s’affûtent de jour en jour, fustigeant les tentatives du Premier ministre «d’échapper à la justice» et ses pulsions autoritaires («sionisme et tyrannie ne peuvent coexister»).

Comme en novembre, date de son premier échec, Gantz n’a toujours que deux mêmes options, aussi peu réalisables l’une que l’autre. Soit attirer des partis satellites du Likud, notamment les religieux, par la promesse d’une sortie de l’impasse institutionnelle qui gèle les budgets sociaux et touche durement l’électorat ultraorthodoxe. Soit former un gouvernement minoritaire avec le soutien «extérieur» des partis arabes, hors du gouvernement mais prêt à voter la confiance. Las, chaque configuration pourrait causer des défections.

«Gouffre idéologique»

«Gantz a une majorité de 61 [sièges], donc absolue, mais c’est une majorité anti-Netanyahu, résume Gideon Rahat, de l’Université hébraïque de Jérusalem. Netanyahu n’a que 58 députés derrière lui, mais tous pro-Bibi. Gantz n’a pas 61 députés pro-Gantz, ni même 58, prêts à le suivre sans conditions.» 

Pour le politiste Denis Charbit, «transformer le slogan "tout sauf Bibi" d’argument de campagne en ossature gouvernementale nécessite de surmonter un gouffre idéologique qui n’a pas disparu du jour au lendemain».

L’ex-chef de guerre préparerait en réalité le coup d’après. Un stratège de Bleu-Blanc assume: «La priorité, avant de former un gouvernement, c’est de remettre la Knesset en état de marche et de remplacer le président du Parlement [Yuli Edelstein, du Likud, ndlr], afin de pouvoir mettre en place de nouveaux comités qui pourront encadrer les décisions de Netanyahu.»

Et surtout faire voter par le bloc anti-«Bibi» une loi mettant un terme au mandat d’un Premier ministre inculpé et interdisant à un député mis en examen de former un nouveau gouvernement, afin de mettre hors jeu Netanyahu. Conscient de la manœuvre et bravant les normes démocratiques, Edelstein refuse de remettre son poste en jeu et s’oppose à la tenue d’un vote, sous prétexte que l’heure est à l’unité et la continuité.
Autre problème, à cause du coronavirus, tout rassemblement de plus de dix personnes en un même lieu est interdit, empêchant en principe toute plénière à la Knesset.

Guillaume Gendron -

16.03.20

Source: Libération.fr