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Israël s’apprête à confisquer plus de 40 hectares de terres à des villages palestiniens pour construire une nouvelle route pour colons dans le nord de la Cisjordanie

 

La route de Naplouse peut se révéler intimidante pour les Palestiniens. Les sommets qui entourent la ville du nord de la Cisjordanie sont parsemés de colonies et d’«avant-postes» connus pour abriter certains des colons les plus violents et les plus extrémistes du territoire occupé.

La principale artère reliant la région de Ramallah, au centre, à Naplouse et ses villages environnants passe par le check-point de Zaatara et la ville de Huwara, avec des sorties le long de la route vers les villages palestiniens voisins, ainsi que des colonies juives comme Yitzhar et Har Brakha.

Pendant des années, la route a été partagée par les Palestiniens et les colons, ceux-là mêmes qui attaquent et terrorisent souvent leurs villages. Mais les choses pourraient changer.

À la mi-février, les autorités israéliennes ont informé les conseils locaux d’au moins quatre villages palestiniens situés au sud de Naplouse – Huwara, Burin, Beita et Odala – qu’Israël s’apprêtait à commencer la construction d’une route de contournement pour colons dans la région.

«Ils ont présenté la décision comme si ça allait être une bonne chose pour nous», déclare à Middle East Eye Ghassan Najjar, un activiste local originaire de Burin. «Cela va réduire la ’congestion’ dans la région, disaient-ils, et améliorera la 'sécurité’. Bien sûr, ils parlent de la sécurité des colons, pas celle des Palestiniens», ajoute l’homme de 30 ans.

Pour construire la nouvelle route pour colons, Israël va en outre confisquer plus de 40 hectares de terres aux villages palestiniens environnants. «Il s’agit tout bonnement d’un autre exemple de vol de terres palestiniennes par Israël au bénéfice des colons», commente Ghassan. «C’est aussi simple que ça.»

Routes de l’apartheid

Les plans de contournement de Huwara sont en cours d’élaboration depuis des années, selon l’activiste, qui souligne que les habitants n’ont pas été tenus informés des détails de la route jusqu’à quelques jours auparavant.

«Il y a trois jours, ils ont envoyé à tous les conseils locaux une vue aérienne de la carte, mais sans préciser exactement combien de dounams [unité de mesure équivalant à 1 km² environ] seraient confisqués dans chaque village», précise-t-il, spéculant que les Israéliens finiront par confisquer beaucoup plus de terres que ce que n’indique le plan.

En 2019, un rapport de l’ONG de surveillance des colonies 'Peace Now' indiquait que la route de contournement ne devait desservir que quatre colonies: Yitzhar, Itamar, Har Brakha et Elon Moreh, qui abritent un total de 7132 colons. Le rapport notait que le coût de la route, longue de 5,5 km, était estimé à un quart de milliard de shekels (63 millions d’euros), soit environ 35000 shekels par colon (9160 d’euros).

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En plus de dépeindre la route de contournement sous un jour positif, les autorités israéliennes ont affirmé aux municipalités locales que celle-ci serait également accessible aux Palestiniens, et pas seulement aux Israéliens, rapporte Ghassan.

«Tout d’abord, je doute fortement qu’ils laisseront les Palestiniens emprunter cette route», observe-t-il, en citant des dizaines d’exemples de routes de contournement réservées aux colons à travers la Cisjordanie. Et même si Israël tient parole, «ils peuvent nous fermer l’accès à tout moment, comme bon leur semble», ajoute-t-il.

Le jeune homme compare le plan à la route de contournement de la ville d’Anata, dans la région de Ramallah, surnommée «route de l’apartheid» pour son mur de plusieurs mètres de haut érigé au milieu de la chaussée, séparant Israéliens et Palestiniens.

«Ils l’ont présentée comme une mesure positive permettant de réduire les embouteillages tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens, mais ils ont construit un énorme mur pour maintenir les Palestiniens à distance, et ont juste confisqué plus de terres à Anata.»

Des moyens de subsistance menacés

Les terres qui doivent être confisquées à Burin et aux autres villages palestiniens sont des terres agricoles appartenant pour la plupart à des propriétaires privés.

Burin, l’un des plus grands villages de la région de Naplouse, s’étend sur 3200 hectares. Mais avec l’expansion des colonies, des check-points, des routes de contournement et des zones militaires, seuls 700 hectares de ses terres sont réellement accessibles aux villageois.

«Nous pouvons à peine utiliser la terre que nous avons, et maintenant ils veulent en prendre davantage», déplore Ghassan. «Ils prendront plus de terres, couperont nos oliviers, affecteront notre agriculture, nuiront à la situation économique de communautés entières et, fondamentalement, tueront la terre. Qu’est-ce qui est bon pour les Palestiniens dans tout ça?»

À quelques kilomètres au sud-est de Burin, une grande roue multicolore s’élève au-dessus des oliveraies qui s’étendent entre Huwara et Odalah.

'Luna Park' est une petite entreprise familiale et l’un des rares parcs d’attractions de Cisjordanie, attirant chaque année des dizaines de milliers de Palestiniens de tout le territoire. Mais les principales attractions du parc, une piscine et une aire de jeux pour enfants, seront bientôt rasées pour permettre la construction de la nouvelle route de contournement de Huwara.

«Chaque été, des Palestiniens originaires des 50 villages environnants viennent ici pour amener leurs enfants à la piscine», déclare à MEE Ashraf Odeh, propriétaire du 'Luna Park' avec son frère.

Peu après l’annonce des plans de construction de la nouvelle route aux municipalités locales, un groupe de soldats et d’officiers israéliens de la Coordination des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT), l’entité en charge de l’élaboration de la politique du gouvernement israélien vis-à-vis de la population palestinienne en Cisjordanie occupée et à Gaza, est venu frapper à la porte d’Ashraf.

« Il y a un mois, ils étaient venus pour ’sonder’ le terrain et il y a trois jours, ils sont venus me remettre un avis m’ordonnant de vider la piscine et de commencer le processus de démolition», raconte l’homme de 42 ans devant la piscine désormais vide.

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Ils lui ont donné deux choix: soit démolir la piscine lui-même, soit attendre que les bulldozers israéliens viennent faire le travail, dont il devrait lui-même supporter les frais.

«En perdant cette piscine, je vais perdre 40% des revenus de mon entreprise», indique-t-il, ajoutant que depuis qu’il a commencé la construction du parc d’attractions en 2009, il a investi plus de 700.000 shekels (environ 183.000 euros) dans l’entreprise. Bien qu’il ne connaisse toujours pas la superficie exacte qui lui sera confisquée, rien n’indique que les autorités israéliennes ne finissent pas par détruire davantage que la zone de la piscine, redoute-t-il.

«Ils ont dit qu’ils ne prendraient pas plus de terres que ça, mais on ne sait jamais avec Israël. Ils n’avaient pas besoin de construire cette route, et encore moins de dévorer nos terres et nos entreprises pour le faire, mais ils l’ont fait. Leur seul but est de tuer cette terre pour les Palestiniens.»

Masquer «le véritable objectif»

Les conséquences de telles routes sont vastes et d’une grande portée. Rien qu’en Cisjordanie, on compte plus de 800 kilomètres de routes de contournement, conçues pour faciliter la circulation des colons dans les territoires occupés.

Les Palestiniens se voient collectivement refuser l’accès à ces réseaux routiers, principalement sous prétexte d’assurer la sécurité ou à des fins militaires.

«Ils disent qu’ils construisent ces routes pour la sécurité et la protection des colons», déclare Ghassan Najjar, se référant aux allégations israéliennes selon lesquelles les routes partagées sont des «zones sensibles» en matière d’attaques palestiniennes contre des Israéliens. «Mais ils ne reconnaissent pas le fait, la réalité, à savoir que les principaux auteurs d’attaques violentes sont en fait les colons israéliens qui attaquent quotidiennement les Palestiniens.»

Il rappelle le meurtre en 2018 de la Palestinienne Aisha al-Rabi, décédée alors qu’elle se déplaçait en voiture avec sa famille près du check-point de Zaatara, où un groupe de colons masqués attaquait à coups de pierres les véhicules des Palestiniens.

Avec la construction de la nouvelle route de contournement, Ghassan prévoit que la situation sécuritaire empire pour les Palestiniens.

«Si vous retirez les véhicules des colons des principales routes palestiniennes, cela ne fera que faciliter la tâche de ceux qui prennent pour cible les voitures palestiniennes sur ces axes, car ils n’auront plus à se soucier de faire la distinction entre nous et les Israéliens. Ils utilisent la sécurité comme une excuse pour tout», estime-t-il.

Selon 'Peace Now', les routes de contournement pour colons ne réduisent pas la violence contre les Israéliens ou les Palestiniens, mais compliquent davantage la situation sécuritaire en Cisjordanie.

L’ONG décrit la construction de ces routes pour des raisons sécuritaires comme un moyen «tactique» de masquer «le véritable objectif de ces routes: étendre les colonies et faire progresser les plans d’annexion de la Cisjordanie au dépend d’une solution à deux États».

«Une route de contournement fournira un moyen de développement pour les colonies en raccourcissant les trajets quotidiens [pour les colons], incitant ainsi les Israéliens à s’installer plus profondément en Cisjordanie», déclare 'Peace Now' dans son rapport, notant un pic dans la construction de colonies «presque immédiatement» après la construction de ces routes.

«Ainsi, sous le prétexte de garantir la sécurité se cache la demande de développement de la colonie.»

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«Personne vers qui nous tourner»

Depuis que les villages ont été informés des progrès sur la construction de la route, les habitants se sentent abandonnés, se demandant ce qui va se passer ensuite.

Najjar prévoit une augmentation de la présence militaire dans la région dans les prochaines semaines, ainsi que le bouclage des terres entourant les chantiers de construction en les qualifiant de «zones militaires fermées».

Mais pour l’instant, tout ce que les villageois peuvent faire, c’est attendre. «Des moments comme ceux-ci sont extrêmement frustrants pour nous», déclare l’activiste à proximité de l’école pour garçons de Burin, située au pied de la colline où se trouve la colonie de Yitzhar.

Il rapporte que lorsque les conseils locaux ont contacté les autorités palestiniennes en charge de la sécurité pour exprimer leurs préoccupations concernant la route, on leur aurait répondu de ne rien faire et d’apprécier le fait qu’ils auraient moins de circulation dans la région.

«Quand l’Autorité palestinienne [AP] a une chance réelle de résister à Israël et à ses politiques, elle ne fait rien. Au lieu de cela, ils sont assis dans leurs bureaux à Ramallah et prétendent être les leaders de la révolution. S’ils étaient de vrais leaders, ils iraient sur le terrain, viendraient dans nos villages et soutiendraient les populations qui cherchent à protéger et défendre leurs terres», assène-t-il.

Faisant écho aux frustrations de l’activiste, Ashraf Odeh dit ne pas avoir d’autre choix que d’attendre qu’Israël prenne ses terres et détruise son parc.

«Je n’ai aucun gouvernement vers lequel me tourner pour me protéger et défendre mes droits. Les Israéliens transforment la Cisjordanie en prison à ciel ouvert, enfermée par des check-points, des murs et des routes comme celle-ci.»

L’instant est devenu critique pour les Palestiniens, pense-t-il. «Nous continuons de souffrir, mais notre gouvernement ne nous soutient pas, les pays arabes ne nous soutiennent pas. Nous n’avons personne vers qui nous tourner.»

Akram al-Waara -

06.03.20

Source: MEE