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Des puits et tuyaux détruits par les forces israéliennes, des convoyeurs de citernes accusés de vol… La situation des agriculteurs palestiniens s’aggrave dans les Territoires occupés, sujets au stress hydrique


L’été, dans les collines d’Hébron, l’horizon gondole sous la chaleur. L’ocre de la terre se mêle à l’informe masse grise que forme l’agglomération palestinienne au loin. Entre les hameaux palestiniens, amalgames de tôle, toile et plastique, et les luxuriantes colonies aux toits rouges perchées sur les plateaux, les lacets de route semblent uniquement parcourus par des tracteurs charriant des citernes et les jeeps de l’armée israélienne.

Jeu du chat et de la souris dans le creux des monts pelés, une sorte de Mad Max proche-oriental. Sauf qu’ici, l’eau, et non le pétrole, est la denrée rare, comme l’a souligné un récent rapport du think tank World Resources Institute, qui a classé Israël et les Territoires palestiniens au deuxième rang des pays les plus sujets au stress hydrique. D’autant plus que tous ne sont pas logés à la même enseigne.

Poulets des colons

Dans cette étendue désertique et rocailleuse des Territoires occupés, entièrement sous le contrôle de l’armée israélienne en vertu des accords d’Oslo car faisant partie de la «zone C» (60% de la Cisjordanie), les colons sont raccordés aux tuyaux de Mekorot, la compagnie nationale des eaux d’Israël.

A Carmel, implantation aux airs d’oasis, la verdeur des pelouses et la santé des palmiers contrastent avec le dénuement d’Umm al-Kheir, de l’autre côté de la route. Dans ce village de bergers, on survit dans la touffeur poussiéreuse sans eau courante ni électricité.

En face, les hangars à poulets d’élevage des colons tournent à plein régime, engloutissant d’énormes quantités d’eau. Les autorités israéliennes refusent de reconnaître ces communautés bédouines, même quand elles sont sédentaires, pour certaines depuis l’ère ottomane. Et donc de les approvisionner en eau et électricité, ou de signer des permis de construire.

Ces derniers mois, les destructions de canalisations et autres puits financés par des ONG pour soulager ces villageois palestiniens s’enchaînent et s’accélèrent. «Structures illégales», se borne à répondre le Cogat, la branche civile de Tsahal en charge de l’administration des Territoires occupés, avant d’envoyer les bulldozers.

C’est dans ce contexte qu’a éclaté une étrange affaire mi-juillet dans les collines d’Hébron. Le Cogat s’est enorgueilli d’un grand coup de filet: l’arrestation de 32 «voleurs d’eau» palestiniens et la confiscation d’une douzaine de camions citernes.

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Vergers et champs

Présentés comme un «gang régi hiérarchiquement», ces derniers auraient piraté les tuyaux et les réservoirs de Mekorot afin «d’arroser des vergers et des champs, et de vendre l’eau aux résidents et commerces de la région».

Un «trafic» jugé très lucratif, qui, aux yeux de l’armée, aurait «nui à la qualité de vie des habitants»… C’est-à-dire aux colons. «Les Arabes n'ont pas besoin d’eau», a affirmé Yochai Damari, le chef du conseil régional des colonies du sud d’Hébron, qui y voit de simples actes de sabotage, et même une forme de «terrorisme».

Hijazi Bhis a dix enfants et une élocution chaotique semblable à un vieux moteur. Le 15 juillet, à l’aube, des blindés légers de Tsahal se sont garés devant sa maison d’Al-Kharmil, à 10 kilomètres d’Hébron. Des hommes en cagoule l’ont embarqué, pieds et poings liés, jure-t-il, tout comme son fils Rami et son frère Khaled.

Hijazi Bhis a été relâché après douze heures d’interrogatoire, Rami et Khaled ont dû verser une caution de 5000 shekels (1250 euros). Rencontré quelques jours après sa libération, Hijazi Bhis agite une liasse de papier à l'en-tête de l'Autorité palestinienne. «Les reçus pour chaque litre d’eau.»

Bhis raconte qu’il a acheté l’eau au réservoir d’Al-Tuwani, un petit village palestinien en bas de la route, le seul de la région en zone C à avoir obtenu, après des années de bataille, un plan de développement urbain.

Le quadra expose les principes de son «gagne-pain»: «On pompe l’eau au réservoir, on la paye 5 shekels le mètre cube et on la revend à 25 shekels aux villageois qui n’ont pas d’eau. Rien de plus légal».

«C’est pas un boulot facile, enchaîne son frère, Rhazeb. Ces bleds sont au bout de pistes peu praticables. Y amener un camion prend des heures. Sans compter les colons, qui appellent l’armée dès qu’ils nous croisent et nous accusent de voler l’eau. Après, je ne dis pas que tout le monde est réglo comme nous…»

Trois semaines après la vague d’arrestations, seuls cinq prévenus ont été renvoyés devant le tribunal militaire d’Ofer, début août.

Contacté par Libé, le Cogat n’a pas commenté ce développement. Même en liberté, les Bhis n’ont pu récupérer leurs trois véhicules. Selon l’association anti-occupation Ta’ayush, depuis juillet, l’armée israélienne a confisqué une trentaine de camions dans les collines d’Hébron.

La station de pompage d’Al-Tuwani est au pied d’une maison violette, à l’entrée du village. Construit il y a sept ans, le réservoir fut une «grande victoire et un grand soulagement», raconte Guy Butavia, activiste de Ta’ayush.

Un Palestinien, qui ne veut pas donner son nom, remplit une petite citerne remorquée par un tracteur. «Les colons nous traquent, prennent des photos et les envoient à l’armée, explique-t-il. Entre chauffeurs, on s’appelle sur la route pour savoir où sont les soldats. S’ils sont trop proches, on s’arrête et on se gare derrière une butte».

Bakar Rabayi, l’employé de la station de pompage, remarque qu’il n’y a pas foule. «L’été, il y a souvent la queue. Mais depuis cette histoire, les convoyeurs font profil bas, même s’ils n’ont rien à se reprocher. Ils ont trop peur de perdre leur citerne».

Guy Butavia l’admet: «Certains fracturent les canalisations des colons, Mais s’ils avaient accès à l’eau normalement, personne ne volerait! L’hiver, les bergers se contentent de l’eau de pluie, qu’ils stockent. Mais l’été, c’est impossible. Avec ce système de citernes, ils payent l’eau jusqu’à 5 fois plus cher que l’Israélien moyen. Ça représente un tiers de leur revenu! Pendant ce temps, les avant-postes [colonies illégales même aux yeux du gouvernement israélien, ndlr] n’ont aucun problème à se raccorder au réseau de Mekorot».

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«Territoire national»

Plus que les convoyeurs d’eau, les premiers touchés par cette répression sont les habitants de Masafer Yatta, groupement de douze hameaux sans eau ni électricité. Leurs habitants se définissent comme des fellahs («paysans» en arabe) plutôt que des Bédouins pour insister sur leur sédentarité.
Ils ne vivent pour la plupart que de la vente de leurs moutons, dont les pâturages sont traversés par les bypass roads, ces routes qui relient les colonies. «On a besoin d’entre 300 et 400 m³ par jour, c’est le minimum pour 2000 habitants et 40000 têtes de bétail, s’inquiète Nidal Younès, chef du conseil de Masafer Yatta. Avec cette histoire, on n’a pu en avoir que 150. Nos animaux peuvent mourir de soif. Et si on perd nos moutons, on perd tout: notre mode de vie, nos terres…»

Dans la «zone C», Israël s’appuie sur une ancienne loi ottomane pour déclarer toute terre en jachère ou pâturage abandonné comme «territoire national». Sous ce statut, ces terrains sont ensuite régulièrement récupérés par les colons.
Alors, pour ne pas être expropriés, les Palestiniens s’efforcent de continuer à travailler la terre coûte que coûte, pendant que les colons font tout pour les en dissuader, de l’arrachage nocturne d’oliviers au harcèlement judiciaire.

Regavim, une association pro-colons, dit se battre contre ce qu’elle désigne comme du «terrorisme agricole». Sur son site, elle accuse l’Union européenne de financer «la prise de contrôle agricole de la zone C par l’Autorité palestinienne».
En février, des canalisations ravitaillant les hameaux de Masafer Yatta financées par l’UE ont été ainsi détruites par l’armée, tout comme, début juillet, trois réservoirs d’eau et 2500 arbres, un projet Oxfam près d’Hébron.
Conformément aux revendications de Regavim. «Cette année, ils ont clairement décidé de cibler l’approvisionnement en eau dans le cadre de cette stratégie, estime Guy Butavia. Ce n’est pas une question de ressources: il y a des forages énormes en Cisjordanie, qui permettent d’avoir assez d’eau pour tous. Des tas de gouvernements et ONG étrangers sont prêts à financer les travaux de raccordement. C’est une question territoriale».

D’autant qu’un fermier palestinien consomme en moyenne 7 fois moins d’eau qu’un colon. «Dans certaines régions, ces communautés survivent avec 20 litres d’eau par personne et par jour, bien en-dessous du minimum des 50 litres recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, souligne Amit Gilutz, porte-parole de l’association B’Tselem. On constate des pénuries d’eau à des degrés divers dans l’ensemble des Territoires, même s’il incombe à Israël, qui contrôle toutes les sources importantes de la région, de leur fournir suffisamment d’eau.»
Pour Aïd Souleyman, activiste et habitant de Umm al-Kheir, «l’accès à l’eau n’est pas un crime, c’est un droit. Ça n’a rien à voir avec la résistance à l’occupation, c’est de la survie».

A quelques kilomètres de là, à Susya, Abou Jihad, 73 ans, reçoit sous la tente, sol bétonné et toit bâché. Dans ce village-symbole de la lutte des Bédouins, aux installations sans cesse démolies puis reconstruites, «l’été est toujours difficile, constate le doyen de cette communauté de 450 personnes. Il y a deux ans, nos cuves avaient été confisquées, on a dû payer une amende pour les récupérer. On nous a interdit de creuser un puits… Comme si on voulait nous assoiffer pour qu’on parte». 
Abou Jihad assure que depuis la dernière vague d’arrestations, les prix ont quasiment doublé. «Avant, on payait 400 shekels (100 euros) pour un camion citerne, assez pour une famille et les bêtes pendant une semaine, détaille-t-il. Maintenant, les chauffeurs réclament 700 shekels! Ils disent que c’est trop risqué de venir ici, ils veulent une prime».

Sur la route, en quittant Susya, on croise un véhicule de l’ONU garé sur le bas-côté. En contrebas, un puit au fond d’un petit verger. L’armée vient de le boucher avec du béton le matin même. Le fonctionnaire fait son rapport pendant que Naef Naaman Choukri, un électricien d’Hébron, constate l’étendue des dégâts.
Il explique qu’il l’avait creusé pour cultiver les terres familiales. «C’est mon verger, pourquoi aurais-je besoin d’un permis?» demande-t-il. Même s’il sait bien que la question est rhétorique.
Guillaume Gendron -
13.08.19
Source: Soutien-Palestine