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En Palestine occupée: des potagers suspendus pour s’évader, «car nous ne pouvons aller nulle part ailleurs»

 

Dans les territoires palestiniens occupés par l’armée israélienne, près d’une famille sur trois survit en situation d’insécurité alimentaire.

A Bethléem, dans un camp de réfugiés surpeuplé, des mères de famille font face en installant de petits potagers sur leurs toits.

C’est le cas de Draguitsa Alafandi, qui y cultive depuis quelques années céleris, betteraves, concombres, menthe et tomates.

En plus d’accroître l’autonomie alimentaire de sa famille, elle offre à ses enfants un petit lieu pour rêver, s’échapper d’un camp «de fer et en béton».

L’expulsion de plus de 700.000 Palestiniens en 1948 – restée comme la «catastrophe» (al-Nakba) dans la mémoire palestinienne – a jeté sur les routes et disséminé dans les camps autant de réfugiés [1].

Soixante-dix ans plus tard, ils attendent toujours une solution politique qui leur permette de bénéficier de leur «droit au retour».

Construit en 1949 pour accueillir 3.000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Deheisheh abrite aujourd’hui 15.000 personnes. Il s’étend sur 0,33 km², soit une densité de population d’environ 45.000 habitants au km², plus de deux fois la densité de la ville de Paris... C’est le deuxième plus grand camp de réfugiés en Cisjordanie.

La plupart des réfugiés palestiniens étaient agriculteurs. Privés d’accès à la terre, ils sont aussi amputés d’une part de leur identité.

A Deheisheh, ils plantent et sèment dès qu’un coin de terre est disponible. Ici et là, des arbres fruitiers se glissent dans les espaces étroits qui séparent les bâtiments. Des pots de fleurs et d’herbes aromatiques ornent le pas des portes. Des vignes grimpent sur les murs. Elles rejoignent parfois les micro-fermes installées sur les toits depuis 2012, à l’initiative de l’association Karama («dignité» en arabe) qui aide les femmes du camp à lancer de petits potagers.

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Micro-fermes suspendues

Avec ses toits plats, où l’on peut aisément stocker des réservoirs d’eau, l’architecture des camps se prête bien aux jardins suspendus.

Les femmes qui le souhaitent peuvent se procurer une serre et des semences. L’association propose également une formation agricole et des réservoirs.

L’accès à l’eau reste un défi important en Palestine, surtout dans les camps de réfugiés.

«Il est désormais quasi-impossible d’acheter des terres», constate Draguitsa, qui a commencé à planter des fleurs et des plantes grasses sur son toit il y a quelques années. Puis un jour, Mustafa, son mari, a ramené des graines de piment fort qu’un ami lui avait données. 

«A ce moment là, je me suis dit: "Pourquoi ne pas planter des légumes?"» Draguitsa a entendu parler du projet des micro-fermes par un voisin qui travaille à Karama. Elle a obtenu une serre en 2017 mais continue à planter dans des pots, des sacs et autres récipients recyclés.

Draguitsa est née et a grandi en Bosnie. Elle a déménagé en Palestine en 1994 pour vivre avec Mustafa, son mari palestinien. La Bosnie est alors déchirée par la guerre, et en Palestine c’est au contraire une période d’espoirs. Les accords d’Oslo viennent d’être signés, et les Palestiniens pensent sincèrement être sur la voie de la liberté.

Mais la promesse d’autodétermination ne s’est jamais réalisée. Aujourd’hui Draguitsa, Mustafa et leurs quatre enfants vivent encore sous occupation militaire, de plus en plus violente.

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«Ça fait du bien de regarder des plantes et légumes grandir»

Son beau-père, ses beaux frères et même son mari ont été emprisonnés par l’armée israélienne. Les conditions de vie dans les prisons se sont considérablement dégradées depuis 1994.

Dans le même temps les libertés, tout comme le territoire palestinien, ne cessent de se réduire.

«À Deheisheh, je me sens exclue de tout. Mais avoir des plantes à entretenir c’est vraiment bien. Avoir quelque chose à mettre sur la table est un gros bonus. Ça fait vraiment du bien de regarder des plantes et légumes grandir. De nos jours, ceux que l’on achète sont tellement chargés de produits chimiques, ce sont plus des poisons que des aliments».

Selon Draguitsa, le plus gros problème des micro-fermes suspendues du camp de réfugiés est l’accès à l’eau.

A Deheisheh, il y a de l’eau à peu près tous les dix jours pendant 24 heures. Parfois moins. «N’oublions pas que nous sommes dans un camp de réfugiés, en Palestine», dit-elle.

«Ici, des soldats israéliens tirent presque toutes les nuits. Des bombes lacrymogènes volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. Ce serait un désastre.»

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«Un petit trésor» qui produit menthe, piments et légumes frais

Cultiver un potager a permis à Draguitsa d’améliorer les repas de sa famille. «Nous mangeons davantage de légumes frais, de salades et de soupes. Mon plus jeune fils, Aissa, adore monter ici et ramasser tout ce qu’il y a à manger.»

«Ma fille Miriam aime beaucoup les salades. Elle nous en prépare souvent avec des feuilles et des fleurs qu’elle cueille dans le potager. Toute la famille apprécie de pouvoir mettre beaucoup de menthe dans son thé. Et tout le monde aime les piments forts». 

Le jardin suspendu de Draguitsa ne lui suffit pas pour cultiver tout ce dont sa famille a besoin. «Mais nous apprécions vraiment de cuisiner les quelques légumes et plantes qui poussent ici. Ils ont toujours un petit goût particulier».

«Mes enfants aiment venir ici, s’asseoir et profiter simplement du bonheur d’être entourés de plantes. Je ne cultive pas que des plantes comestibles, mais également des plantes médicinales. C’est bon pour le moral. Ce jardin est vraiment un petit trésor, perdu au milieu d’un camp de fer et de béton. Les toits sont des endroits qui nous permettent de nous évader, puisque nous ne pouvons nous échapper nulle part ailleurs».

Notes:

[1Les Palestiniens considèrent souvent les événements de 1948 comme un «nettoyage ethnique», de même que certains historiens israéliens comme Ilan Pape – voir Ilan Pappe, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2008, ou encore cet article du Monde qui fait le point sur la question.

Sandra Guimarães -

15.02.19

Source: Bastamag