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Les Bédouins de Khan Al-Ahmar protestent contre la destruction programmée de leur communauté et de leur école, au centre de la Cisjordanie. Par leur localisation, ils constituent l’un des derniers remparts contre l’avènement du 'Grand Jérusalem' voulu par le gouvernement Netanyahu.

Comme beaucoup d’autres communautés bédouines de Cisjordanie, Khan Al-Ahmar est difficile à trouver. Elle est située à un peu moins de 20 km de la ligne verte, au sud de la route 1 qui relie Jérusalem à la mer Morte. Pour y accéder, aucun chemin balisé. Il faut enjamber à pied une glissière de sécurité ou, option plus sûre, emprunter un détour escarpé qui passe sous la route. Des constructions en tôle et quelques chèvres servent de points de repère.

Difficile de croire que ce campement de fortune, dépourvu des infrastructures les plus élémentaires, cache une école.

C’est pourtant ici, dans un décor désertique et poussiéreux, que 170 élèves originaires de Khan Al-Ahmar mais aussi de quatre autres communautés bédouines voisines sont scolarisés.

Ce lundi 11 juin, des dizaines d’entre eux, âgés de 8 à 16 ans, sont rassemblées pour protester contre la destruction programmée du bâtiment par le gouvernement israélien. Ils brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire  #SaveMySchool (Sauver mon école).

Après dix ans de bataille judiciaire, la Cour suprême israélienne a donné son feu vert, le 24 mai dernier, au plan de destruction de la communauté, qui compte 180 membres, et de son école, fondée grâce à des subventions du gouvernement italien.

Selon les autorités israéliennes, le village bédouin, installé dans la zone C contrôlée par l’État hébreu, a été construit illégalement, et doit donc être rasé.

« Ce sont les colonies israéliennes et l'occupation qui sont illégales », rétorque Abu Khamis, porte-parole de la communauté de Khan Al-Ahmar. « Nous vivons ici, en terre palestinienne, depuis des années, nous y avons construit notre vie, nous y avons élevé nos enfants. Pourquoi devrions-nous partir ? » 

Pour les habitants du village, la pilule est d’autant plus difficile à avaler qu’ils ont déjà été déplacés deux fois dans le passé par les Israéliens. Issus de la tribu Jahalin, ces Bédouins ont en effet été chassés du Néguev lors de la création de l’État d’Israël en 1948, puis une nouvelle fois de Jérusalem lors de la guerre des Six Jours.

Coincés entre les colonies israéliennes de Maale Adumim et Kfar Adumim, les Bédouins de Kahn Al-Ahmar constituent en fait l’un des derniers remparts contre l’avènement du 'Grand Jérusalem' voulu par l’ultradroite israélienne.

Devant les tribunaux, c’est une ONG proche des colons, baptisée Regavim, qui a d’ailleurs mené la bataille. À terme, le projet est clair: étendre les colonies israéliennes existantes pour rendre impossible la création d’un futur État palestinien relié à Jérusalem-Est.

De nouvelles constructions juives, pour agrandir Kfar Adumim, à quelques encablures seulement de Khan Al-Ahmar, ont déjà été approuvées par le gouvernement Netanyahu.

Pour l’Autorité palestinienne, l’enjeu est donc crucial. Ce lundi, le ministre palestinien de l’éducation, Sabri Saidam, a fait le déplacement à Khan Al-Ahmar pour appeler « la communauté internationale à s’opposer à la décision injuste de l’occupation. Nous considérons le fait de viser des institutions éducatives […] comme une violation flagrante des lois humanitaires internationales et du droit à l’éducation », a-t-il dénoncé.

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Partageant cet avis, plusieurs diplomates étrangers, notamment norvégien et canadien, et responsables d’organisations onusiennes étaient également présents pour soutenir les élèves du village bédouin. « Nous devons nous battre pour le droit à l’éducation de toutes les communautés vulnérables présentes en Palestine », a expliqué à Mediapart Roberto Valent, représentant spécial du programme de développement des Nations-unies en Cisjordanie et à Gaza.

Ce dernier précise que l’ONU a investi « 146 000 dollars », soit environ 124 000 euros, pour « rénover une partie de l’école » de Khan Al-Ahmar et notamment l’équiper en électricité grâce à des panneaux solaires. « Le déplacement forcé de cette communauté, qui se trouve au centre de la zone C en territoire palestinien occupé, serait vraiment un événement déplorable », conclut-il.

Plusieurs pays européens, dont l’Italie, ont également condamné ces dernières semaines les ordres de démolition émis par le gouvernement Netanyahu.

Dans un communiqué publié le 28 mai, la France a fait part de « sa vive préoccupation », appelant « les autorités israéliennes à ne pas mettre en œuvre » ses plans de démolition « et à s’abstenir de toute mesure visant à étendre et pérenniser la colonisation ».

Pour calmer les protestations, le gouvernement israélien invoque la relocalisation planifiée de la communauté bédouine dans un nouveau quartier à la périphérie d’Abu Dis, une ville arabe située au nord de la route 1.

Ils bénéficieront de services dont ils « ne peuvent que rêver » et que ni l’Autorité palestinienne ni l’Union européenne « ne leur ont jamais offert, y compris des cliniques de santé, des transports en commun, des écoles appropriées, un accès à l'emploi et plus encore », vante Naomi Kahn, la porte-parole de l’ONG Regavim.

Un tableau idyllique contesté par les principaux intéressés, mais aussi par plusieurs associations. Le nouveau quartier est localisé dans une zone urbaine près d’une décharge à ordures. 

« Une autre communauté bédouine a déjà accepté de s’y installer dans les années 90, et il y a beaucoup de problèmes de santé, de maladies respiratoires à cause de la pollution de l’air », souligne Simon Trépanier, représentant d’Oxfam dans la région. 

« Il y a également de graves problèmes de drogues, car les Bédouins ne sont pas du tout accompagnés dans leur changement de mode de vie. Pour certains, c’est un traumatisme », ajoute-t-il.

De fait, pour Abu Khamis, la transition est inconcevable. « Si nous acceptons d’aller là-bas, nous devrons nous séparer de nos bêtes, c’est hors de question », tranche-t-il.

Face à cette résistance, reste à savoir si (et quand) le gouvernement Netanyahu enverra des bulldozers à Khan Al-Ahmar.

Même s’il veut garder espoir, Fadi Arouri, membre de l’ONG italienne GVC (Gruppo di Volontariato Civile), a des raisons d’être sceptique. « L’administration civile [extension de l’État israélien en Cisjordanie – ndlr] a rencontré les représentants de la communauté bédouine ce dimanche 10 juin, et a confirmé qu’elle comptait détruire l’école », confie-t-il.

Chloé Demoulin -

11.06.18

Source: Mediapart

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Par aileurs, l'ONG israélienne B'Tselem publie une tribune dans laquelle plus de 300 personnalités publiques du monde entier dénoncent le transfert forcé du village de Khan al-Ahmar, comme étant un crime de guerre.

Plus de 300 représentants élus, experts en droit, universitaires, artistes, chefs religieux et militants du monde entier et d’Israël ont publié une lettre ouverte faisant entendre l’opposition au projet israélien de transfert forcé de milliers de Palestiniens vivant dans des villages vivant de l’agriculture et de l’élevage en Cisjordanie.

La lettre se centre particulièrement sur Khan al-Ahmar, un village qui est sous la menace d’une démolition imminente et d’un transfert forcé.

Les signataires comptent des membres de parlements, dont un bon nombre de parlements de l’UE et du Royaume-Uni. Parmi d’autres signataires notables figurent dix lauréats du prix Israël, l’écrivaine Eve Enslar; les réalisateurs de cinéma Ken Loach, Amos Gitaï, Costa-Gavras et Ari Kaurismäki; les artistes Marlène Dumas et Aï Weiwei; les auteurs Alice Walker, Assaf Gavron et Iris Leal; le chorégraphe Ohad Naharin; le designer industriel Ron Arad; les universitaires Noam Chomsky et Judith Butler; les musiciens Peter Gabriel, Roger Waters et les membres de Mashrou’ Leïla,...

La lettre dit ceci : « Le transfert forcé – par la force physique directe ou par la création d’une ambiance coercitive amenant les habitants à quitter leurs maisons – est un crime de guerre ».

La lettre examine les détails des mesures employées par Israël pour créer cette ambiance coercitive, dont « l’interdiction de construire de nouveaux bâtiments privés ou publics, de se connecter à des réseaux d’eau ou d’électricité ou de revêtir les voies d’accès. Lorsque, en l’absence de toute alternative, les habitants construisent sans permis, ils sont confrontés à la menace ou à la réalité de la démolition et de la confiscation des équipements essentiels ».

La lettre fait le décompte des tentatives d’Israël pour minimiser cette politique en en faisant une simple question d’application de la loi, évoquant une hypocrisie « puisque la politique d’aménagement israélienne en Cisjordanie n’a jamais empêché les Palestiniens d’obtenir les permis nécessaires ».

La lettre dit clairement que toutes les personnes responsables de ce crime de guerre en sont personnellement responsables.

Cela concerne le Premier ministre et le ministre de la défense, de même que le Juge de la Cour suprême, la récente décision consistant à approuver la démolition du village de Khan al-Ahmar les impliquant dans ce qui n’est rien d’autre qu’un crime de guerre, quel que soit l’excès de formalisme juridique déployé pour excuser l’inexcusable.

Voir: Khan al Ahmar petition (11-06-2018)

B'Tselem -

13.06.18

Source: Aurdip