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Richard Anderson Falk (né en 1930) est professeur américain de droit international à l'Université de Princeton, écrivain (auteur ou coauteur de 20 livres), directeur ou codirecteur de la rédaction de 20 autres livres, conférencier et militant dans les affaires mondiales. Il a aussi été nommé à deux postes des Nations unies liés aux territoires palestiniens. Depuis le 26 mars 2008, il est rapporteur spécial des Nations unies sur la « situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ».

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Vous avez publié un rapport sur « les pratiques d’Israël vis-à-vis du peuple palestinien et la question de l’apartheid » . Qui vous a demandé ce rapport et pourquoi ?
Richard Falk:  La Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (Cesao) m’a mandaté pour cette mission d’évaluation à la demande des membres du Conseil. Le professeur Virginia Tilley et moi-même étions sous contrat pour préparer un rapport qui vise à ouvrir le champ d’application du crime d’apartheid aux politiques et pratiques d’Israël, qui affectent tout le peuple palestinien et pas seulement ceux qui vivent depuis 1967 sous l’occupation israélienne. Ce rapport est inédit car il vise à étendre la notion d’apartheid au-delà des territoires occupés et à évaluer son champ d’application à l’ensemble des Palestiniens, ceux qui vivent dans les camps de réfugiés des pays voisins, ceux qui supportent depuis si longtemps leur exil forcé à l’étranger ainsi que la minorité palestinienne discriminée qui vit en Israël.

Quelles sont les conclusions de ce rapport ?
La conclusion la plus importante de ce rapport est, après un examen approfondi des éléments de preuve pertinents, qu’Israël est coupable du crime d’apartheid (comme défini par la convention internationale de 1976 sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid) à l’égard du peuple palestinien dans son ensemble. Le rapport s’appuie aussi sur le fait que les juifs et les Palestiniens sont qualifiés de « race », un terme utilisé de la même manière que celui de la convention internationale.
La deuxième conclusion importante est que le statut de Rome, qui gouverne la Cour pénale internationale, considère l’apartheid comme un des crimes contre l’humanité sans que cela présente forcément les mêmes caractéristiques que l’apartheid en Afrique du Sud, à l’origine du concept et du crime.
Une troisième conclusion est que vu l’existence de l’apartheid, établi pour maintenir un État juif en Palestine, tous les États souverains, les Nations unies et la société civile ont une responsabilité légale pour que la commission prenne toutes les mesures adéquates et non violentes pour mettre un terme à la perpétration de ce crime.
Une quatrième conclusion est que le rapport est une étude universitaire qui tire des conclusions et propose des recommandations sur la base d’une analyse légale mais n’est pas une entité juridique dûment habilitée pour établir officiellement qu’Israël est coupable de pratiquer une politique d’apartheid.

Quelles ont été les réactions ?
Ce rapport a suscité deux réactions contradictoires. Il a été reçu avec enthousiasme par la Cesao. On nous a même dit que c’était le rapport le plus important que cet organisme a jamais publié.
Au sein des Nations unies, le rapport et ses auteurs ont été attaqués de façon virulente par les représentants des États-Unis et d’Israël, avec une demande formulée aux Nations unies de le désavouer.
Le secrétaire général a ordonné à la directrice de la Cesao de retirer le rapport du site Internet. Elle a refusé et présenté sa démission de principe accompagnée d’une lettre ouverte dans laquelle elle expliquait ses raisons. Il faut souligner que, si ce rapport est un rapport d’universitaires spécialistes en droit international, il n’a jamais eu la prétention de refléter la position officielle des Nations unies. Le préambule du rapport expliquait bien la démarche.

Qu’est devenu ce rapport ?
Les statuts des rapports au sein de la Cesao ne sont pas clairs. À ma connaissance, le rapport lui-même n’a pas été rejeté par la Cesao. En fait, il a été approuvé par les 18 ministres des Affaires étrangères des pays de la Cesao, assorti d’une recommandation aux autres organismes de l’ONU de respecter les conclusions et les recommandations du rapport.

Israël prétend que le mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) est antisémite. Quelle est votre réponse ?
C’est une allégation inappropriée et même absurde. La campagne de BDS est dirigée contre les politiques et pratiques d’Israël, qui violent le droit international et causent de grandes souffrances au peuple palestinien. Ça n’a absolument rien à voir avec une attitude hostile vis-à-vis des juifs en tant que personnes ou en tant que peuple. Cette insinuation vise clairement à discréditer le BDS et décourager toutes les personnes qui souhaitent apporter leur soutien ou participer aux activités du BDS. Le terme « antisémite » est malheureusement utilisé à tort et à travers et destiné à manipuler l’opinion publique et les politiques des gouvernements.

En France, vous pouvez être poursuivi en justice pour participation aux activités du BDS. Avez-vous connaissance de situations similaires dans d’autres pays ?
Je sais qu’en Europe et qu’en Amérique du Nord, on s’est efforcé de criminaliser toute sympathie pour le BDS, mais, à ma connaissance, aucune loi officielle n’existe encore et aucune inculpation ni poursuite hors d’Israël n’a été prononcée. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment ce qui se passe en Israël même autour de cette question, même si je sais qu’Israël empêche ceux qui soutiennent le BDS d’entrer sur son territoire.

Quelle a été votre expérience de rapporteur spécial auprès de l’ONU dans les territoires palestiniens et en Israël ?
Mon expérience a été à la fois frustrante et gratifiante. Frustrante parce que pendant les six années en ma qualité de rapporteur spécial, tant sur le terrain que diplomatiquement, la situation s’est constamment dégradée pour le peuple palestinien, malgré un rapport documenté sur la violation des droits de l’homme de la part des Israéliens.
Mais cette expérience a été, dans le même temps, gratifiante parce que cela a permis une présentation directe, sans détours, des violations d’Israël concernant les droits basiques des Palestiniens. Ce qui a une certaine influence sur le discours interne à l’ONU, permettant un renforcement de la responsabilité institutionnelle lorsqu’il s’agit des relations commerciales avec les colonies de peuplement illégales en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. De la même manière, cela a permis de modifier les termes du discours au sein de l’ONU, allant maintenant d’« occupation » à « implantations coloniales » et à « apartheid ».
Ça a été aussi une épreuve personnelle, étant constamment sujet aux attaques diffamatoires par UN Watch et d’autres organisations non gouvernementales (ONG) ultrasionistes. Leurs partisans ont concentré leurs efforts, espérant me faire démissionner de mon poste à l’ONU et m’empêchant de donner des conférences dans les universités, partout dans le monde.

Soixante-dix ans après le partage de la Palestine par les Nations unies, comment considérez-vous cette décision ?
La résolution de plan de partage de 1947 a été une stratégie de sortie de la présence coloniale britannique durant la période du mandat qui lui avait été confié après la Première Guerre mondiale. Cette approche comportait des défauts pour plusieurs raisons essentielles : elle a nié la volonté de la majorité de la population arabe locale qui vivait sur le territoire et a imposé une solution au conflit sans consulter les habitants. Les termes de la résolution n’ont pas assuré les droits des Palestiniens ou leur souveraineté politique, ou même de faire respecter le droit humanitaire international. L’ONU n’a effectivement jamais mis en œuvre le plan de partition et ainsi a donné de facto à Israël la possibilité d’imposer ses volontés sur le territoire palestinien dans sa totalité, y compris en expulsant 750 000 Palestiniens durant la guerre de 1947. Les États-Unis et l’Europe ont joué un rôle géopo- litique crucial en déclenchant ces développements.

Existe-t-il une solution pour que les Palestiniens retrouvent leurs droits et vivent dans leur propre État ?
À ce stade, il est difficile d’envisager l’avenir, mais il est clair que la lutte nationale des Palestiniens continue à la fois par le biais d’activités de résistance et à travers le mouvement de solidarité internationale dont le BDS est maintenant le pilier le plus important.
À mon avis, il ne faut pas attendre de véritables perspectives de solution politique au conflit tant que des pressions suffisantes ne sont pas exercées sur le gouvernement israélien pour qu’il change de direction. Ce changement serait essentiellement signalé par une volonté de supprimer les lois et les procédures associées à l’actuel régime d’apartheid, utilisées pour soumettre les Palestiniens.
Contre toute attente, un tel changement s’est produit vis-à-vis de l’Afrique du Sud, sur place et en dehors, en partie dû aux pressions exercées par une version antérieure de la campagne internationale du BDS. Mon souhait est que les Palestiniens mènent et gagnent cette guerre de la légitimité, ce modèle se répétant finalement, amenant, après une lutte prolongée, une paix durable entre les deux peuples. Mais, et c’est tragique, cela ne se produira pas tant que ces souffrances seront endurées par les Palestiniens, spécialement ceux qui vivent sous l’occupation, dans les camps de réfugiés, dans un exil non désiré, et comme minorité discriminée en Israël. Le calvaire des Palestiniens dure depuis trop longtemps. Son origine peut être trouvée il y a un siècle, quand, dans un geste colonial masqué, le Foreign Office britannique s’est engagé devant le monde sioniste dans le soutien d’un foyer national juif dans la Palestine historique. C’était la déclaration Balfour, en novembre 1917.

Entretien réalisé par Pierre Barbancey
L'Humanité - Mercredi, 13 Septembre, 2017