C’était une nuit chaude à Jabaliya, au nord-est de Gaza-Ville. Abu Zein et sa femme s’étaient rapidement endormis. Soudain, ce que le couple avait d’abord pris pour un tremblement de terre avait secoué si violemment leur lit que les pieds de celui-ci avaient cédé.

Ils avaient sauté du lit aussitôt et s’étaient encourus de la maison dans laquelle ils venaient à peine d’emménager après leur mariage. Mais, à l’extérieur, tout était tranquille. Personne ne s’agitait, il n’y avait pas de dégâts visibles, l’endroit restait silencieux.

Le seul mouvement était venu de l’ombre où deux ou trois combattants des Brigades al-Qassam, l’aile militaire du Hamas, étaient apparus pour demander au couple ce qui s’était passé.

Quand Abu Zein — qui n’a pas voulu donner son véritable nom par souci de sécurité – le leur eut expliqué, les combattants lui avaient promis de réparer les moindres dégâts dans la maison du couple. Le lendemain, un homme était venu avec des outils pour réparer le pavement détérioré et de l’argent en guise de compensation pour les meubles endommagés.

Une terre à niveaux multiples

Les factions de la résistance palestinienne à Gaza ont longtemps utilisé des tunnels souterrains comme partie intégrante de leur tactique militaire. C’est une leçon qu’ils ont tirée de l’histoire. Les Vietnamiens avaient creusé un vaste réseau de tunnels dans leur combat contre les troupes américaines, un réseau dont jamais l’armée américaine n’était parvenue à s’assurer le moindre contrôle. Le Hezbollah lui aussi s’était réfugié sous terre pour résister à l’occupation israélienne du Liban ainsi que pendant la guerre menée par Israël contre le pays en 2006.

Pour les groupes palestiniens – et particulièrement les Brigades al-Qassam – les tunnels servent à de nombreux usages : faire entrer des marchandises, pratiquer l’infiltration ou se mettre à l’abri. Ils constituent la seule protection contre les forces aériennes d’Israël et la surveillance à partir du ciel. Ils ont également été utilisés de façon offensive. On se souviendra surtout de l’attaque menée en 2004 contre un poste israélien d’observation militaire à Rafah, au cours de laquelle cinq soldats israéliens avaient été tués, ou de la capture en 2006 du soldat israélien Gilad Shalit.

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Un combattant des Brigades al-Qassam dans un tunnel à Gaza. (Photo : Abed Zagout)

L’histoire d’Abu Zein est l’un des nombreux récits qui suggèrent que Gaza est actuellement constituée de plusieurs couches. La plupart des gens vivent et travaillent à la surface du sol. Mais en dessous – comme l’a illustré en 2015 un documentaire d’Al Jazeera pour lequel le correspondant Wael al-Dahdouh a eu accès aux tunnels de la partie occidentale de l’enclave côtière –, d’autres, des gens vêtus de tenues militaires, vaquent à leurs propres occupations.

Le documentaire d’Al-Dahdouh est une véritable révélation. Il montre le genre de tunnels que l’on voit dans les informations : étroits, ils suscitent la claustrophobie tout en sinuant sous la surface du sol. Mais il montre également des espaces plus larges qui servent d’entrepôts, de chambres pour dormir, de salles de séjour, de cuisines et de salles de bains et lieux d’aisance.

Creuser des tunnels est un travail dangereux et leur conception même résulte d’expériences douloureuses. Les plafonds sont en arc de cercle, comme l’ont expliqué des membres d’al-Qassam à Al Jazeera, du fait que les plafonds plats s’effondrent plus facilement. Et leur emploi est d’une importance stratégique extrême pour la résistance palestinienne, disent les observateurs. D’après Yousef al-Sharqawi, un général de division retraité de l’Autorité palestinienne, les tunnels expliquent la capacité des Brigades al-Qassam à résister aux attaques répétées, prolongées et féroces des Israéliens.

Les tunnels, ajoutait al-Sharqawi, procuraient aux combattants un abri, la liberté de mouvement et la capacité de surprendre et, dans certains cas, de capturer des militaires israéliens.

Le documentaire d’Al Jazeera montre également que les concepteurs des tunnels ont accès à un équipement relativement sophistiqué qui est désormais à cent lieues des méthodes manuelles utilisées dans le passé. En outre, les tunnels ont leur propre réseau de communication, permettant aux combattants d’échanger des informations sans risque d’interception.

Un travail dangereux

Au hasard d’une rencontre avec un groupe de creuseurs des Brigades al-Qassam, ce journaliste a eu l’occasion de leur poser des questions sur leur travail. Les estimations varient mais, selon les Brigades, rapporte le documentaire d’Al Jazeera, quelque 4 000 personnes sont engagées à creuser des tunnels, avec une paie qui varie entre 200 et 400 dollars par mois.

Le travail commence à toute heure, il est pénible et dangereux.

« Nous souffrons de problèmes respiratoires », expliquait l’un des hommes, d’une voix rauque. Tous les hommes étaient restés masqués, durant la brève rencontre. « L’air n’est pas bon, en dessous du sol. Mais nous nous y sommes habitués. »

Un autre disait qu’ils surmontaient leur crainte de voir le tunnel s’effondrer grâce à leur foi.

« Quand nous sommes à l’intérieur, nous plaçons notre confiance en Dieu. Si quelque chose devait arriver, ce serait un honneur pour nous d’être des martyrs. »

Le groupe était reparti rapidement. Les procédures de sécurité ne permettent pas aux membres d’al-Qassam, qui portent les couleurs du groupe, de rester longtemps à découvert.

En dépit de leur bravoure, les pertes en vies humaines dans l’industrie tunnelière constituent un phénomène récurrent, à Gaza. En janvier, sept jeunes hommes sont morts dans l’effondrement d’un tunnel par mauvais temps.

Puisque ce danger est toujours présent, il n’est peut-être pas étonnant que les Brigades al-Qassam doivent vraiment insister sur l’importance stratégique des tunnels. Au début de cette année, le groupe a publié sur son site Internet officiel un rapport dans lequel il répertoriait ce qu’il appelait ses « réalisations majeures » au fil des années, grâce à la tactique des tunnels. 70 militaires israéliens avaient été tués au cours de 13 opérations, disait le rapport, 129 autres avaient été blessés et deux avaient été faits prisonniers : Shalit en 2006 et Shaul Aaron‬‏ lors de l’offensive israélienne contre Gaza en 2014.

Le coûteux travail de sape d’Israël

Sans nul doute, l’armée israélienne prend les tunnels très au sérieux. Les tunnels sont l’une des raisons citées par Israël pour empêcher des matériaux comme le ciment et le bois d’entrer à Gaza, de façon à faire avorter les tentatives de reconstruire les infrastructures civiles – depuis les réseaux d’égouttage jusqu’au logement – sévèrement endommagées lors des offensives israéliennes répétées.

L’armée investit des millions dans la technologie destinée à détecter les tunnels. En avril, elle a prétendu avoir découvert un tunnel situé à 30 mètres sous le sol. Elle s’est assuré le soutien des États-Unis dans ces efforts de détection, et ce, pour un montant de 120 millions de dollars.

Rien de tout cela n’a d’effet dissuasif sur les chefs militaires des Brigades al-Qassam. Un combattant haut gradé a expliqué à ce journaliste dans une réponse écrite transmise par un intermédiaire que « personne ne peut arrêter nos opérations tunnelières (…) Israël tente de masquer son incapacité à détruire les tunnels en bloquant l’accès d’équipements et de matériaux à Gaza. »

Fayez Abu Shamala, un analyste politique et professeur à l’Université al-Aqsa de Gaza, suggérait récemment dans un post sur Facebook que tout progrès technologique du côté israélien ne serait contré qu’avec une détermination plus grande encore du côté palestinien. Une source de haut rang, affirmait-il, « m’a dit qu’ils avaient réussi dernièrement à installer des tunnels offensifs à une profondeur de 50 mètres ».

Détruire les tunnels, tel était le but affirmé de l’invasion terrestre de Gaza en 2014, et le fait que ces tunnels sont toujours là embarrasse particulièrement le gouvernement de Benjamin Netanyahou et constitue donc l’étincelle potentielle d’un nouveau conflit. En janvier, Netanyahou a menacé d’agir avec une « bien plus grande vigueur encore » que lors de l’offensive de 2014, qui avait tué plus de 2 200 personnes. Et la désignation le mois dernier d’Avigdor Lieberman comme ministre de la Défense – qui avait menacé précédemment d’un « nettoyage total » de Gaza – ne fait que jeter de l’huile sur le feu.

Pourtant, les dirigeants de la résistance palestinienne maintiennent que les tunnels sont d’une telle importance stratégique en tant que moyen de pression sur Israël que leur coût élevé en vaut la peine. À propos du tunnel détecté par Israël en avril, un dirigeant des Brigades estimait son coût à 4 millions de dollars et il a déclaré dans le journal libanais al-Akhbar qu’un tunnel moyen coûtait 2 millions de dollars en frais de creusement.

« Le coût n’est rien comparé à leur valeur en tant que tactique militaire efficace », a-t-il ajouté. « Ils restent un véritable défi contre Israël. »


Publié le 27 juin 2016 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Hamza Abu Eltarabesh est un journaliste de Gaza.