Les touristes qui visitent la Vieille Ville de Jérusalem reçoivent de l’office du tourisme officiel, à la “Porte de Jaffa”, une carte qui les renseigne sur les principaux sites à visiter dans le cœur de la cité millénaire “trois fois sainte”. On y dénombre un seul site musulman, le “Dôme du Rocher”. Il y a aussi cinq sites chrétiens. Et puis, relève Haaretz,  le plan mentionne l’emplacement de douzaines de synagogues, de yeshivas et d’immeubles appartenant à des Juifs, “parmi lesquels beaucoup dont les guides locaux n’ont jamais entendu parler”.

La légende de la version du plan publiée en anglais énumère 57 sites dans la Vieille Ville. Aux côtés de l’Église du Saint Sépulcre, du Mur des Lamentations et du “Mont du Temple”, on y trouve la “Maison Wittenberg” – située dans le quartier musulman, elle porte le nom d’un riche rabbin qui l’avait acquise en 1987, et son caractère “historique” découle semble-t-il principalement du fait qu’Ariel Sharon y avait acquis un appartement vers la fin de sa vie – et toute une série d’autres – “Eliyahu House”, “IDF House”, “Danon House”, “Reut House”, “Habad House”,… – dont les raisons leur présence sur un plan touristique est quelque peu énigmatique. A ceci près qu’il s’agit toujours d’immeubles acquis par des Juifs dans le quartier musulman de la Vieille Ville, généralement – indique Haaretz – via l’organisation “à but non lucratif” Ateret Cohanim, dont le rôle pour chasser les Palestiniens de Jérusalemn a déjà été évoqué ici. Mais, comme l’écrit Nir Hasson, les raisons pour lesquelles ces sites pourraient intéresser les touristes ne sont pas claires.

L’unique site musulman mentionné sur le plan touristique  est le “Dôme du Rocher”. Il est évident que les auteurs du plan se sont donnés du mal pour éviter d’utiliser les noms arabes des différents lieux de la Vieille Ville. Par exemple, on y trouve les expressions “Har Habait”, “Temple Mt.” et “Mt. Moriah” pour désigner le “Mont du Temple”, mais les noms utilisés par la majorité des habitants de la Vieille Ville, à savoir “Haram al-Sharif” ou “Al-Aqsa” ont été soigneusement évités. En fait, la mosquée Al-Aqsa est illustrée, mais non nommée : la zone est désignée sous l’appellation “Écuries de Salomon”.

Le plan, écrit Nir Hasson, vire véritablement à l’absurde en fournissant une liste de tous les immeubles occupés par des Juifs dans le quartier musulman. Sur les 57 pastilles numérotées signalant un immeuble sur le plan, non moins de 25 leur sont consacrées, en plus de synagogues et de yeshivas dont même des guides touristiques expérimentés n’ont jamais entendu parler.

Évidemment, tout cela prend de la place, beaucoup de place, de sorte qu’il n’est pas resté un millimètre carré dispo­nible sur le plan pour renseigner l’emplacement de l’Église Sainte-Anne, non loin de la Porte des Lions, non plus que pour l’Église du Rédempteur, la seule église luthérienne, qui a la plus haute flèche de la Vieille Ville.

La “Via Dolorosa” est mentionnée comme un site, mais aucune de ses stations, où se pressent des millions de pèlerins chaque année, n’est renseignée. D’autres édifices chrétiens importants, comme le Monastère franciscain du Saint Sauveur, ne figurent d’aucune manière sur la carte.

Il y a certes dans la Vieille Ville peu de sites musulmans ouverts aux touristes en dehors du “Haram al-Sharif”, mais il y a pas mal de sites qui présentent un intérêt historique non négligeable, y compris pour les touristes. “Il y a 37 écoles coraniques, des fontaines publiques décorées, et le Palais de Lady Tunshuq, peut-être le plus grand édifice de la Vieille Ville”, dit le chercheur Shimon Gat, qui forme des guides touristiques. Manifestement rien qui soit digne d’intérêt pour le Ministère du Tourisme israélien, et on les cherche donc en vain sur la carte touristique.

Jerusalem_carte_vieille_ville_2016

Le même parti-pris a cours pour représenter l’extérieur des remparts de la Vieille Ville. Sur le Mont des Oliviers, le quartier de Maaleh Zeitim où est installée une centaine de familles juives est indiqué, alors qu’il n’y a aucune trace des milliers de familles palestiniennes qui vivent dans cette zone. La yeshiva Beit Orot et le “City of David visitors’ center” (Centre des visiteurs de la Cité de David) sont indiqués, alors que les vastes quartiers palestiniens de A-Tur et de Ras al-Amud sont remplacés par les étendues uniformément vertes des collines, apparemment inhabitées.

Haaretz relève de nombreuses autres “erreurs”, sans doute pas toutes fortuites, comme cette rue “Neot David” mentionnée au cœur du quartier chrétien, alors qu’elle n’existe pas. La typographie elle-même est loin d’être innocente : les caractères utilisés pour indiquer le quartier juif sont nettement plus grands que ceux employés pour les quartiers musulman, chrétien et arménien, si discrets qu’on a du mal à les lire.

La carte porte le logo du Ministère du Tourisme israélien, qui ne nie pas y être pour quelque chose mais n’est pas en mesure de dire qui a passé commande et qui a supervisé l’édition par une compagnie nommée “Atir Maps and Publications”, qui elle-même se refuse à donner des détails sur les conditions de sa réalisation.

Certains guides qui accueillent les touristes à Jérusalem sont passablement énervés par cette carte. «Le Ministère du Tourisme attend de moi que je conduise une “diplomatie publique” pour Israël – explique l’un d’entre eux à Haaretz – mais comment suis-je supposé faire cela ? “Bonjour M. le Touriste, nous n’avons toujours pas décidé si nous sommes un pays ou un shtetl [1], et c’est la raison pour laquelle quelques fonction­naires ont fait disparaître 3.000 ans d’histoire de Jérusalem de la carte et à la place ils ont indiqué les maisons de leurs copains…».

Le Ministère israélien du Tourisme, lui, assure que le plan a été réalisé avec la collaboration des guides, en tenant compte de leurs recommandations, et en intégrant “les vastes connaissances qu’ils ont accumulées”. Sans rire ?

L.D.


[1] shtetl : ce mot yiddish désigne un village ou une petite ville d’Europe de l’est, peuplée majoritairement de Juifs vivant en autarcie plus ou moins complète et bien souvent dans la misère, avant la seconde guerre mondiale.

Source