Ce que représente Haram al-Sharif pour les Palestiniens

vendredi 13 novembre 2015 - 07h:37

Hamid Dabashi


La cause palestinienne est un mouvement de libération nationale et anticolonial, irréductible à toute confession religieuse, écrit Hamid Dabashi.

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Le Dôme du Rocher, sur le complexe connu par les musulmans sous le nom de Haram al-Charif, dans la Vieille Ville de Jérusalem, est partie intégrante de l’âme du peuple de Palestine - Photo : reuters/Ammar Awad

« Le composé, connu pour les juifs comme le Mont du Temple et les musulmans comme al-Haram al-Sharif, est le site le plus saint dans le judaïsme, alors que la mosquée al-Aqsa est le troisième lieu saint de l’Islam. »

Cette phrase, tirée d’un rapport récent de la BBC à propos de la violence actuelle à Jérusalem, est le leitmotiv habituel de la plupart des commentateurs et des analystes qui veulent traiter de la nature des soulèvements actuels - comme des nombreux précédents - des Palestiniens contre leurs occupants coloniaux.

Faisant écho à ce refrain des médias, le secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry, a rencontré le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le roi Abdallah II de Jordanie en vue de régler « un différend sur l’accès pour les prières dans l’enceinte d’al-Haram al-Sharif , le site le plus sacré à Jérusalem, qui a produit plusieurs semaines d’agitation ».

La première conséquence de ce mode de pensée, omniprésent dans le discours de Netanyahu et institutionnalisé par Kerry lui-même, ainsi que réaffirmé sans cesse par la presse européenne et américaine, est la systématique et agressive sur-islamisation de la cause de libération nationale palestinienne. Le tout à l’instigation du sionisme militant qui a besoin de recourir à l’exaltation fanatique pour justifier ses propres formes de pure violence.

Voler ce qu’il reste de la Palestine

« Mon rêve est de voir le drapeau israélien flotter sur le Mont du Temple » : telle est la déclaration triomphaliste du vice-ministre des Affaires étrangères Tzipi Hotovely, avouant clairement le projet sioniste de son parti le Likoud, de voler ce qu’il reste de la Palestine.

Les Palestiniens se révoltent en réponse à toutes ces déclarations, et à d’autres encore plus violentes, faisant l’apologie du vol colonialiste. La cause palestinienne n’est pas une cause religieuse. Elle n’est ni islamique ni chrétienne, ni dans aucune autre forme enracinée dans une confession particulière d’un groupe de Palestiniens par opposition à l’autre.

Certains Palestiniens sont musulmans, d’autres sont chrétiens et beaucoup d’autres pourraient même ne pas avouer de croyance à une religion institutionnelle quelconque.

Réduire le soulèvement actuel, ou tout autre soulèvement en Palestine, à un différend sur al-Haram al-Sharif revient à fausser radicalement la nature de la cause palestinienne, en la mettant en pièces avec un couteau israélien pour ensuite diaboliser systématiquement les Palestiniens et les réduire à leur confession religieuse.

Les Palestiniens ne se révoltent pas parce qu’ils sont musulmans, chrétiens, agnostiques ou athées. Ils se révoltent parce qu’ils sont Palestiniens et que leurs terres sont volées sous leurs pieds. Pour les musulmans palestiniens comme pour tous les autres musulmans, il est certain que la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher disposent d’une lumière particulièrement sanctifiée. Mais indépendamment du fait d’être musulmans, pour les Palestiniens en général Haram al-Sharif est aussi la quintessence symbolique de leur patrie.

Les Palestiniens sont Palestiniens non seulement en raison de leur enracinement historique dans leur patrie ancestrale, la Palestine, mais aussi par une démarche soutenue de résistance face au vol sioniste de leur patrie et par la mémoire culturelle et collective que la résistance a généré. Tenter de diviser les Palestiniens en les réduisant à leur appartenance religieuse est un piège des sionistes, produit par leur propre fanatisme militant qui voit le monde entier à leur propre image.

Écran de fumée sioniste

Dans une récente apparition pour « parler dur » à la BBC avec Stephen Sackur de Hardtalk, Yair Lapid, un ancien ministre et chef du parti Yesh Atid - qui avait ouvertement appelé les Israéliens « à tirer pour tuer » les Palestiniens au premier signe de danger - a ouvertement exprimé l’avis que la hausse actuelle de la violence en Palestine devait entièrement être comprise en termes plus « religieux ».

« Ceci est à propos de l’islam et des juifs », a annoncé Lapid. « Cela ne vient pas d’un différend ou conflit national. Ce sont des assassins islamiques qui veulent tuer les juifs parce qu’ils sont juifs. »

Ceci est une caractérisation délibérément fausse et une falsification de la cause palestinienne. Ce ne sont pas des assassins « islamiques » qui veulent « tuer des juifs » parce qu’ils sont juifs. Ce sont des Palestiniens se révoltant contre des générations de dépossession et au mépris de la purification ethnique systémique de leur patrie, s’opposant « au génocide incrémental » des Palestiniens, selon l’expression de l’historien israélien Ilan Pappe.

Parvenir à un accord entre Israël et la Jordanie pour installer plus de caméras sur le composé de al-Haram al-Sharif et essayer de façon mensongère d’assurer le monde et les Palestiniens qu’Israël n’a pas l’intention de voler ce site, alors qu’il a volé le reste de la Palestine, va grossièrement à l’encontre des faits historiques.

Le sionisme a un projet et un seul projet : voler la totalité de la Palestine

Le sionisme a un projet et un seul projet : voler la totalité de la Palestine et établir un État tenant de la garnison militaire qui soit un outil du militarisme impérial américain dans la région. Tenir des discours trompeurs et mensongers est un instrument-clé de propagande dans leur arsenal. Les Palestiniens, bien sûr, l’ont appris dans le sang et les os de leur résistance, génération après génération. Mais le monde dans son ensemble ne doit jamais tomber dans ce piège.

La cause palestinienne est un mouvement de libération nationale et anti-colonial, irréductible à toute confession religieuse. Al-Haram al-Sharif, bien sûr, a une signification historique et sacrée pour tous les musulmans à travers le monde. Mais son importance en Palestine et pour les Palestiniens est une question de fierté nationale et d’intégrité territoriale. Celle-ci a systématiquement été violée par l’ensemble du projet colonial sioniste, dès le début et jusqu’à ce jour.

 

* Hamid Dabashi est un professeur irano-américain titulaire de la chaire Hagop Kevorkian en Etudes iraniennes et Littérature comparée à l’Université Columbia de New York. Collègue et ami d’Edward Saïd, il poursuit sa réflexion critique dans le champ des études postcoloniales. Son compte twitter : @HamidDabashi

 

Le projet de destruction d’al-Aqsa n’a rien d’une théorie du complot

jeudi 12 novembre 2015 - 09h:16

Ilan Pappe


Les groupes réclamant la destruction du site de la mosquée al-Aqsa font partie des pouvoirs établis en Israël.

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Les groupes appelant à la destruction de l’enceinte de la mosquée al-Aqsa font partie de l’establishment politique d’Israël - Photo : ActiveStills/Oren Ziv

« Il est inutile, » affirme le colonisateur dans le pamphlet classique d’Albert Memmi, The Colonizer and the Colonized ,[ Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, ] « d’essayer de prévoir les actes du colonisé (‘ ils sont imprévisibles ! ‘Avec eux, vous ne pouvez jamais savoir !). Il semble au colonisateur « que des impulsions étranges et inquiétantes s’emparent du colonisé. »

La seule raison qu’ont pu apporter officiellement Israël et ses partisans pour expliquer le soulèvement récent des Palestiniens, c’est qu’ils ont été influencés par la propagande islamique. Cette propagande, selon les services de communication/manipulation israéliens, n’a eu ces dernières semaines aucun mal à inciter les Palestiniens « impulsifs et imprévisibles » à réagir.

De manière générale, les commentateurs occidentaux sont plus enclins à replacer la résistance dans le contexte plus large de l’oppression subie par les Palestiniens.

Pourtant cette approche occidentale formulée principalement par des universitaires et des journalistes progressistes a en commun avec l’approche israélienne de considérer comme sans fondement et hors de propos les allégations selon lesquelles Israël a l’intention de démolir la mosquée al-Aqsa à Jérusalem ou de construire un « Troisième temple » sur Haram al-Sharif, esplanade des mosquées. Ces allégations ne sont citées dans les médias occidentaux que comme pur prétexte n’ayant qu’accessoirement motivé le soulèvement des Palestiniens.

On ne peut nier qu’après presque 50 ans d’une colonisation brutale, il n’est pas nécessaire de chercher trop loin pour comprendre la profondeur du désespoir et le degré de colère ressentis par les Palestiniens.

Toutefois, ce désir tout à fait compréhensible d’agir contre l’oppression ne devrait pas nous amener à négliger les projets d’Israël concernant Haram al-Sharif. Nous ne devrions pas davantage accepter que les appréhensions des Arabes et des Palestiniens soient une création de l’imagination orientale sans lien aucun avec la réalité. En fait, on peut corroborer l’existence de ces plans.

Il est donc essentiel, que l’on soit croyant ou non, de poser la question : al-Aqsa est-elle en danger ? Si c’est le cas, alors la précarité de son existence n’est pas seulement un outrage à l’islam mais aussi un indice supplémentaire de jusqu’où le projet israélien de colonisation de peuplement pourrait aller .

Crime archéologique

La démolition de sites arabes et islamiques de Jérusalem n’est pas une nouveauté dans les attitudes et politiques israéliennes. En 1967, Israël a rasé le quartier marocain de la vieille ville de Jérusalem.

C’était un joyau architectural de la civilisation islamique qui remontait à la fin du 12ième siècle et avait été le siège d’ordres religieux islamiques parmi les plus importants.

Lorsque le sionisme fit son apparition en Palestine, ses dirigeants n’essayèrent pas seulement d’acquérir des terres pour s’y implanter mais aussi d’acheter ce qu’ils considéraient être la Jérusalem juive.

Le baron Edmond Rothschild essaya d’acheter le quartier à la fin du 19ième siècle, tout comme essaya de le faire la direction sioniste sous le Mandat britannique – mais en vain. Les tentatives d’acquisition n’ayant pas réussi, le quartier fut pris de force durant la guerre de 1967 et démoli.

Lors de la démolition, fut aussi détruite la mosquée Sheikh Eid construite par le fils de Salah al-Din al-Ayubi, qui libéra Jérusalem des Croisés. En apprenant la destruction des années plus tard, Benjamin Kedar, historien et président adjoint de l’Académie Nationale des Sciences israélienne, déclara au journal israélien Haaretz que « c’était un crime archéologique. »

La destruction des mosquées n’était pas une pratique nouvelle, ou limitée à Jérusalem. Les forces sionistes n’ont épargné que très peu de mosquées des villages et villes détruites pendant la Nakba – opération de nettoyage ethnique de 1948. Les autorités israéliennes ont ensuite converti un grand nombre des mosquées restantes en clubs, restaurants et enclos pour animaux.

Topologie des destructions

Ainsi, ni les monuments historiques de Jérusalem, ni les mosquées ailleurs en Palestine n’ont été à l’abri des politiques destructives du colonisateur. Cette ruine du patrimoine islamique du pays est profondément gravée dans la mémoire collective palestinienne.

Les Palestiniens sont aussi souvent les témoins de la destruction d’immeubles par Israël à l’aide de bulldozers D-9 blindés, fournis par la firme états-unienne Caterpillar.

Cependant, ce n’est pas seulement la mémoire vive de la topologie des destructions israéliennes qui a fait surgir chez de nombreuses personnes des craintes quand à l’avenir d’al-Aqsa. C’est une analyse réaliste de l’idéologie de certaines forces politiques puissantes aujourd’hui en Israël, et qui sont représentées dans l’actuel gouvernement de Benjamin Netanyahou.

La plus importante de celles-ci est le mouvement nationaliste religieux qui gagne constamment du terrain. Elle avait à une époque une influence marginale, mais elle fait maintenant partie des pouvoirs établis.

Comme l’a récemment révélé Or Kashti de Haaretz, une partie du programme d’études du système d’éducation de ce mouvement (il y a trois systèmes d’éducation en Israël : un système laïque juif, un système national religieux, et le système « arabe ») prône la construction du « Troisième Temple. »

La construction du temple est l’ambition de l’humanité tout entière, explique-t-on aux élèves. Kashti s’est entretenu avec des spécialistes qui ont lu le programme et bien que, souligne-t-il, le programme ne mentionne pas directement la destruction d’al-Aqsa, on instille dans l’esprit des élèves l’idée qu’ils sont à l’aube de la rédemption juive (Geula) du mont.

Ce programme a le soutien de Naftali Bennet, ministre de l’Education. Comme son collègue, Uri Ariel, Bennet est membre du Foyer juif, parti qui s’est engagé à remplacer al-Aqsa par un temple juif.

Suite à l’élection qui s’est tenue plus tôt cette année, Ariel a été nommé ministre de l’agriculture. Précédemment, en tant que ministre du logement, il s’est publiquement prononcé pour la construction du nouveau temple à la place d’al-Aqsa. Ce n’est pas un homme politique marginal, pas plus que ne l’est son parti.

Le gouvernement israélien soutien financièrement et par d’autres moyens plusieurs organisations qui se prononcent ouvertement en faveur d’un projet similaire. La plus importante d’entre elles est l’Institut du Temple à Jérusalem, fondée par le rabbin Yisrael Ariel. Uri Blau, journaliste à Haaretz a enquêté sur son financement.

L’objectif principal de l’institut, selon son site internet, est de « voir Israël reconstruire le Temple Sacré sur le Mont Moriah à Jérusalem [site de la moquée al-Aqsa], conformément aux commandements bibliques.

Il n’est pas du tout absurde ni inimaginable de supposer qu’un zélote sioniste mette un jour de tels projets à exécution.

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* Ilan Pappe est directeur du European Center of Palestine Studies à l’Université d’Exeter. Il a publié 15 livres sur le Moyen-Orient et la Question de Palestine.