ISRAËL Un climat de haine raciale

L'assassinat des trois jeunes Israéliens a déclenché des scènes de chasse aux Arabes dans les rues de Jérusalem. Des appels au meurtre, voire au génocide, sur les réseaux sociaux ont été alimentés par des déclarations incendiaires d'hommes politiques citant la Bible.
Des
manifestants d'extrême-droite israéliens durant un
rassemblement dans le sud de la ville de Sderot, le 3 juillet
- AFP PHOTO / JACK GUEZ
Des manifestants d'extrême-droite israéliens durant un rassemblement dans le sud de la ville de Sderot, le 3 juillet - AFP PHOTO / JACK GUEZ

Le 9 mars 1933, les chemises brunes des Sturmabteilung [SA, sections d'assaut du parti nazi] semaient la terreur dans la capitale allemande. "Dans plusieurs quartiers de Berlin, de nombreuses personnes – vraisemblablement juives pour la plupart – ont été attaquées en public dans la rue. Certaines ont été gravement blessées", écrit Walter Gyssling un journaliste de l'époque, non juif, dans son journal.

Je sais, vous vous étranglez déjà d'indignation : "Comment ose-t-il comparer des incidents isolés en Israël aux activités de l'Allemagne nazie ?!"

Et vous avez parfaitement raison. Loin de moi l'idée d'établir un parallèle entre ces événements. Mes deux parents ont perdu leur famille dans la Seconde Guerre mondiale, et je n'ai pas besoin qu'on me rappelle que l'Holocauste est un crime d'une monstruosité tellement unique qu'il reste sans égal dans les annales des génocides prémédités.

Mais je suis juif, et, même si je n'étais pas né à l'époque, il est des scènes de l'Holocauste qui sont irrémédiablement gravées dans ma mémoire.

Ils hurlent "Mort aux Arabes !"

Aussi, lorsque j'ai vu les vidéos et les photos de divers gangs de Juifs d'extrême droite parcourant les rues de Jérusalem, hurlant "Mort aux Arabes !" et pourchassant au hasard et en plein jour des passants ayant le malheur de ne pas avoir la bonne tête ou le bon accent, les poursuivant la bave aux lèvres comme des bêtes sauvages pour les tabasser avant l'arrivée de la police, l'association d'idées a été automatique. C'est la première chose qui m'est venue à l'esprit. Et je pense que c'est la première chose qui devrait venir à l'esprit de n'importe quel Juif.

Il va de soi que l'Etat hébreu en 2014 n'est pas "le jardin de la bête" décrit par [l'écrivain américain] Erik Larson dans son livre sur l'Allemagne de 1933. Le gouvernement israélien n'encourage pas ces patrouilles criminelles comme ont pu le faire les nazis (jusqu'à ce que les Allemands se plaignent du désordre occasionné et s'inquiètent de la réputation de leur ville).

Je ne doute pas non plus une seconde que les forces de police feront tout leur possible pour retrouver les assassins du jeune Palestinien dont le corps calciné a été retrouvé dans une forêt de Jérusalem. Je prie même pour qu'ils découvrent qu'il ne s'agissait pas d'un crime motivé par la haine raciale.

Une explosion de haine

Mais qu'on ne s'y trompe pas : le spectacle de ces bandes criminelles pourchassant des Arabes n'a rien d'exceptionnel. Il ne s'agissait pas d'un simple accès de rage incontrôlable à la suite de la découverte des corps des trois jeunes Israéliens enlevés.

Cette explosion de haine n'est pas un phénomène isolé : elle est présente en permanence, elle grandit de jour en jour et elle se diffuse dans la société, nourrie par le mécontentement, l'isolement et la victimisation, encouragée par les responsables politiques et les experts – cyniques ou sincères – qui, lassés de la démocratie, souhaiteraient en gros qu'Israël ne soit qu'un Etat, une nation et finalement un leader.

Au cours des dernières vingt-quatre heures, une page Facebook appelant à "venger" les trois jeunes adolescents kidnappés a suscité des dizaines de milliers de mentions "J'aime", ainsi que des centaines d'appel explicites à tuer des Arabes où qu'ils se trouvent.

Une page qui réclame l'exécution des "gauchistes extrémistes"

Toujours sur Facebook, en deux jours, près d'une dizaine de milliers d'utilisateurs ont "aimé" la page, réclamant l'exécution des "gauchistes extrémistes". Le tout accompagné – ainsi que d'innombrables articles en ligne et sur les médias sociaux – de commentaires répandant le pire des venins racistes et appelant à la mort, à la destruction et au génocide.

Ces appels ont d'ailleurs été repris ces derniers jours – de façon légèrement plus subtile – par des membres de la Knesset [le Parlement israélien] faisant référence au Dieu vengeur évoqué dans certains passages de la Torah et au destin des Amalécites, tribu hostile aux Hébreux.

David Rubin, ancien maire de la colonie de Shiloh, s'est montré plus direct : dans un article publié par le site Israel National News, il écrit qu'un "ennemi est un ennemi, et la seule façon de gagner cette guerre est de détruire notre ennemi sans trop se soucier de faire la différence entre les soldats et les civils. Nous, Juifs, viserons toujours en priorité des cibles militaires, mais il est parfaitement inutile de se sentir coupables de perturber, de blesser ou de tuer des civils ennemis dont la quasi-totalité soutient le Hamas et le Fatah."

 

Le
cercueil de Mohammad Abou Khdeir, 16 ans, lors de son
enterrement, vendredi 4 juillet. (AHMAD GHARABLI / AFP)
Le cercueil de Mohammad Abou Khdeir, 16 ans, lors de son enterrement, vendredi 4 juillet. (AHMAD GHARABLI / AFP)

Les suspects arrêtés par la police israélienne dans le cadre de l'enquête sur l'enlèvement et le meurtre d'un jeune Palestinien de Jérusalem-Est sont des "juifs extrémistes", a indiqué dimanche 6 juillet une source officielle israélienne.

"Les gens arrêtés en lien avec cette affaire appartiennent apparemment à un groupe extrémiste juif", a déclaré à l'AFP un responsable israélien sous couvert de l'anonymat.

Selon le quotidien Haaretz, six personnes ont été appréhendées dans le cadre de cette affaire soumise à la censure médiatique.

"Un crime à motif nationaliste"

Aucune autre information n'a été divulguée, l'enquête étant soumise à la censure médiatique, mais la police a laissé entendre dimanche, pour la première fois, que ce crime pourrait avoir eu des motifs politiques.

"En ce qui concerne le meurtre de l'adolescent de Chouafat, la piste privilégiée dans l'enquête est celle d'un crime à motif nationaliste", a déclaré à l'AFP Louba Samri, porte-parole de la police.

Mohammad Abou Khdeir, 16 ans, avait été enlevé dans la nuit de mardi à mercredi dans le quartier de Chouafat, à Jérusalem-Est occupée et annexée. Son cadavre - entièrement brûlé selon l'avocat de la famille - a été retrouvé quelques heures plus tard près d'une forêt dans la partie ouest de la ville.

Des responsables et des médias palestiniens ont accusé des juifs extrémistes de l'avoir enlevé et tué en représailles au meurtre de trois étudiants israéliens dans le sud de la Cisjordanie, attribué par Israël au mouvement islamiste Hamas.

"Il a probablement été forcé à boire du carburant"

"Pourquoi ça leur a pris quatre jours ? Nous leur avons donné les photos et les vidéos (de surveillance NDLR), pourquoi ont-ils attendu?", s'est insurgé dimanche le père de Mohammad Abou Khdeir, selon des propos rapportés par le site d'information Walla.

Selon les rapports préliminaires d'autopsie palestiniens, cités par l'agence palestinienne Maan, il y avait de la fumée dans les poumons du jeune Palestinien, ce qui signifie qu'il était encore en vie quand son corps a été brûlé.

Le garçon a également été blessé à la tête, mais ce n'est pas la cause de la mort, a précisé le procureur général Mohammad Al-Ouweiwi. "Les brûlures qui couvraient 90% du corps et leurs complications sont la cause directe de son décès".

"C'est la première fois que j'entends parler d'une telle manière de tuer, le garçon ayant été brûlé de l'intérieur et de l'extérieur, car il a probablement été forcé à boire du carburant", a déclaré le ministre palestinien chargé de Jérusalem, Adnane al-Husseini, en accusant des colons israéliens.

Sous l'appellation du "Prix à payer", des colons extrémistes ainsi que des activistes d'extrême-droite se livrent depuis des années à une campagne d'agressions et de vandalisme contre des Palestiniens, des Arabes israéliens, des lieux de culte musulmans et chrétiens, ou même l'armée israélienne.

Sur le web : Palestinien tué : Israël annonce l'arrestation de six "juifs extrémistes"