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La Palestine dans les révolutions arabes

 

 

par Nicolas Dot-Pouillard, (Ifpo, ERC/Wafaw)

 

 

Transcription d'une intervention de Nicolas Dot Pouillard, pendant un séminaire à Sciences Po, Paris, le 21 février 2014, organisé par le PYM, Palestinian Youth Movement.

 

 

 

Il est un peu difficile de parler aujourd'hui de la Palestine dans les révolutions arabes et de l'approche des Palestiniens vis-à-vis des révolutions arabes, puisqu'on est quand même dans une période extrêmement troublée, ce que j'appelle la période “non-idéaliste” des révolutions arabes. Il y a une première période “idéaliste” qui est la période de la chute des régimes, où on a un peu l'image de peuples unis face aux régimes autoritaires, notamment dans le cas tunisien ou égyptien. Aujourd'hui on est passé dans une autre phase. Il y a eu la crise libyenne avec l'intervention de l'OTAN, il y a des divisions profondes qui parcourent le monde arabe sur la Syrie, avec aujourd'hui une guerre civile avec un fort caractère confessionnel qui s’est surajoutée au context révolutionnaire du soulèvement populaire initial, qui déborde et qui interagit avec les cadres libanais et irakiens, avec des frontières de plus en plus poreuses. Il y a eu un certain écroulement de toute institution étatique en Libye, avec un pays très divisé géographiquement. Il y a eu le coup d'Etat de Sissi, à l’été 2013, en Egypte avec un rétablissement du régime autoritaire et il y a aussi la résilience de certains régimes, notamment le régime de Bahrein qui finalement a résisté au soulèvement populaire à l'époque, résilience aussi d'autres régimes, souvent des monarchies que ce soit au Maroc ou en Jordanie.

 

De ce point de vue, on peut dire que seule la Tunisie fait un peu exception puisqu'il y a eu la nouvelle constitution, il y a une bipolarisation politique entre les camps islamistes et modernistes, certes, mais aujourd'hui, il y a tout de meme une dynamique positive à bien des points de vue.

 

 

Les Palestiniens sont aussi affectés et divisés par le question des révolutions arabes, puisqu'aujourd'hui les révolutions arabes, ou processus révolutionnaires arabes, et leurs fruits contrastés, divisent aussi sur certains points les rues arabes, meme à un niveau populaire. Deux analystes, Robert Malley et Hussein Agha, disaient il y a plus d’un an dans un article publié dans le New York Times qu'on est passé d'un paradigme à un autre. On est passé d'un paradigme "peuple contre régime", qui était le paradigme des revolutions à leurs origines, à un paradigme aujourd'hui “peuple contre régime” certes, mais aussi "régime contre régime", et "peuple contre peuple", même si le paradigme "peuple contre régime" n'a pas totalement disparu. Ils en tiraient la conclusion selon laquelle il n’y avait pas de revolution, point sur lequel je suis en désaccord. Le grand changement aujourd'hui est qu'on est dans une situation de division dont la Syrie est devenue un peu l'emblème. Cette division, on la voit directement dans le champ politique palestinien.

 

 

LA PALESTINE PRESENTE

 

 

Poser la question "La Palestine dans les révolutions arabes", ça peut sembler un peu décalé de prime abord, parce que naturellement la question palestinienne n'a pas été au centre des révolutions arabes, ni en Tunisie en décembre 2010, ni en Egypte en février 2011. Donc pourquoi se poser la question de la Palestine dans le cadre des révolutions arabes? Certains analystes ont postulé la mort de la question palestinienne lorsqu'il y a eu les premiers soulèvements arabes. Certains ont dit : "Regardez, les révolutions arabes annoncent de nouvelles thématiques : la jeunesse, l'individu, la démocratie. On est en train de dépasser les vieilles idées tiers-mondistes, l'attachement à la question palestinienne, l'anticolonialisme, tout ça disparaît avec les révolutions arabes." Or, ce n’est pas tout à fait vrai, puisque certes, la Palestine n'a pas été et n'est pas au centre des soulèvements arabes et des différents processus révolutionnaires, pour des raisons évidentes – on se mobilise d’abord contre l’autoritarisme, mais aussi pour plus de justice sociale, contre la corruption et le népotisme qui sont lies, etc.. mais ça ne veut pas dire qu'elle n'a pas existé, ou que la question palestinienne aurait magiquement disparu. Le cas de la Tunisie est assez parlant.

 

 

En Tunisie, la question palestinienne a été au centre de nombreuses discussions dans l'assemblée nationale constituante, notamment sur la question de la normalisation (tatbia”) avec Israël. Il y a des très longs débats dans l'assemblée constituante sur : "est-ce qu'on met la criminalisation des rapports avec Israël dans la constitution ?" La criminalisation des rapports avec Israël ne faisait pas consensus, elle n’est pas passée, mais elle a été un débat houleux et violente à l’Assemblée.

 

Il y a finalement eu un compromis en Tunisie au dernier moment : la question palestinienne apparaît dans le préambule de la constitution, avec un paragraphe entier dédié au “droit des peuples à disposer d’eux memes, le soutien aux mouvements de liberation juste, et en premier lieu, le mouvement de libération palestinien”. On a une question palestinienne qui, en Tunisie, a été littéralement constitutionalisée. C’est plus qu’un symbole, cela a touché à quelque chose de structurel, et d’historique.

 

 

Un autre cas, c'est quand Ennahda, en juillet 2012 lors de son congrès, a invité Khaled Mechaal, l'un des principaux dirigeants du Hamas. C'était plus qu'une invitation symbolique, parce que Khaled Mechaal a fait un très long discours stratégique sur la politique du Hamas, mais aussi plus en général sur la politique des Frères musulmans dans la région, de leur approche de la question démocratique, des soulèvements arabes, de leur stratégie à tenir sur un long terme. Le premier ministre du Hamas à Gaza, Ismaël Hanniye, a aussi été invité en janvier 2012 par Ennahda. Il y a aussi eu une politique offensive diplomatique tunisienne assez forte lors de la guerre à Gaza en novembre 2012 avec la visite à Gaza de Rafiq Abd Salem, qui était ministre tunisien des affaires étrangères à l’époque.

 

 

Dans d'autres pays arabes, la question palestinienne a aussi été présente. Il y a eu des manifestations en Egypte en septembre 2011 avec une attaque de l'ambassade israélienne. Le drapeau israélien avait été retiré de l'ambassade et remplacé par le drapeau palestinien.

 

 

En Jordanie, on a vu des mobilisations continues aussi sur la question palestinienne, notamment en novembre 2011 de la part de Frères musulmans qui avaient organisé une manifestation près de la frontière avec la Cisjordanie. Dernièrement, alors que l'opposition jordanienne est complètement divisée autour de la Syrie et le roi jordanien, l'un des seuls sujets sur lesquels l'ensemble de l'opposition - les nationalistes arabes, le front d'action islamiste, la gauche - a pu se mettre d'accord, c'est sur le refus de la visite de John Kerry en Jordanie et l'approche jordanienne des négociations israélo-arabe. On a donc une question palestinienne qui n’est pas central, mais qui reste là, en filigrane, qui continue à exister malgré tout.

 

 

LA PALESTINE INSTRUMENTALISEE

 

 

La question palestinienne est donc présente, mais d'une façon qui peut sembler paradoxale : elle est aussi instrumentalisée. La question palestinienne dans les révolutions arabes est apparue un peu comme un enjeu de discours, réthorique et symbolique, où tout le monde va se réclamer de la question palestinienne pour se donner une légitimité. Bachar Al Assad va parler de la libération de la Palestine, Hassan Nasrallah parle de la Palestine avec un message : "Aujourd'hui les Arabes sont divisés sur la Syrie et les divisions sur la Syrie sont une occasion d'oublier la question palestinienne qui doit rester pour les Arabes le problème central." A l'inverse, on verra les ennemis du Hezbollah défendre aussi la question palestinienne, mise en valeur par exemple par le prédicateur, proche des Frères musulmans Youssef Al Qardawi, qui a récemment visité Gaza. On voit que la question palestinienne est instrumentalisée et utilisée par divers acteurs. C'est pas nouveau, ça a toujours été le cas.

 

 

L'instrumentalisation n'est pas que négative. Lorsque je dis instrumentalisation, il faut se demander: pourquoi cette instrumentalisation et ce référent symbolique, Palestine, continue t-il à fonctionner sur un long terme, et peut être partagé par des adversaires politiques? A l'heure où les divisions sont multiples dans le monde arabe, il y a une chose sur laquelle les gens peuvent avoir un discours à peu près unifié, c'est la question palestinienne. C'est un peu le grand paradoxe.

 

 

Pourquoi cette référence en permanence à la Palestine dans les processus révolutionnaires actuels ? D'abord parce qu'il y a un substrat historique de moyen terme. Dans tous les mouvements de contestation des années 2000 la question palestinienne – en Egypte par exemple – a été centrale dans les mouvements d'opposition aux régimes autoritaires. En Egypte, les premiers vrais mouvements de contestation contre Moubarak naissent à travers les comités de solidarité avec l'Intifada, qui ensuite se mobilisent contre l'intervention en Irak. Dans ces comités, les membres, qu'ils soient Frères musulmans ou de gauche ou nationalistes arabes, peuvent discuter ensemble avec la Palestine centrale pour la mobilisation de l'opposition.

 

 

En Tunisie, en 2005, il y a un grand mouvement de grève de la faim des avocats et des dirigeants politiques. L'opposition se structure autour de cette grève. Cette grève naît à partir de l'emprisonnement d'un avocat militant, Mohamed Abou. Il avait été enfermé pour la publication de deux articles. Le premier comparaît la prison de Ben Ali aux prisons d'Abou Ghraib en Iraq. Et un deuxième article dénonçait avec force l'invitation d'Ariel Sharon par la Tunisie au sommet mondial de l'information à Tunis. Naturellement, le mouvement d'opposition en 2005 en Tunisie n'est pas dû à la question palestinienne, mais pour attaquer le pouvoir, Mohamed Abou a pris le biais de la question palestinienne. La Palestine reste une question extrêmement sensible, aussi au niveau populaire. On passé ainsi de la question palestinienne à la critique des régimes autoritaires. En Tunisie, cela a été le cas.

 

 

INTERACTION HISTORIQUE ET PERMANENTE

 

 

La question palestinienne a aidé les différentes oppositions politiques à se mobiliser ces dernières années, mais il y a quelque chose d'historique sur long terme qui fait qu'on ne voit pas pourquoi la question palestinienne disparaîtrait, comme beaucoup d'analystes le souhaitaient en 2011. C'est parce qu'il y a une interaction historique et permanente entre la question palestinienne et la question arabe. D'abord pour une raison sociologique pure et simple : il y a une diaspora palestinienne importante au Liban, en Syrie, en Jordanie. Le nationalisme palestinien naît en exil, dans un exil profondément arabe. Le Fatah naît en 1959 au Koweït, fait ses premières actions armées en 1965 à partir de la Jordanie. Si on prend l'ensemble du spectre politique palestinien, il naît en interaction arabe. Une partie de la gauche palestinienne vient du Mouvement des nationalistes arabes de Georges Habache, proche à l’époque des idées du professeur Constantin Zoureik. La création de l'OLP est très liée à l'histoire de l'Egypte. De 1964 à 1967, l'OLP est dirigée par Ahmed Choukeiri, avant Arafat. Choukeiri est un proche du général Abdel Nasser. Si on pense l’histoire politique palestinienne, on pense à des formations palestiniennes et libanaises qui, dans les années 1960 et 1970, sont tout à fait entrecroisées; l’Organisation d’action communiste au Liban de Traboulsi est proche du Front démocratique palestinien de Hawatmeh, ils partagent meme les mêmes pages de leur journal, le Parti d’action socialiste arabe est lié au FPLP de Habache, etc…

 

 

Quand les Palestiniens constituent leur lutte armée et leur mouvement politique, une des références principales pour eux c'est l'Algérie avec le Front de Libération Nationale algérien FLN, avec lequel d'ailleurs ils vont entamer des liens profonds dans les années après. Ce cadre arabe est aussi symbolisé par une des figures principales du nationalisme palestinien, qui n'est pas un Palestinien. Tous les partis politiques palestiniens aujourd'hui reconnaissent comme une des figures fondatrices du nationalisme palestinien, Azzedine Al Kassam. Or, Azzedine Al Kassam est né à Lattaquie en Syrie. Il va combattre les Français à Haifa dans les années 20. Il va mourir en 1936 en combattant l'armée britannique. Il incarne l'interaction de la question palestinienne avec son environnement arabe.

 

 

LE FAIT COLONIAL

 

 

Dernière raison pour laquelle la question palestinienne parle encore. C’est l’un des derniers conflits coloniaux au sens propre (l’implantation de colons et une bataille pour l’appropriation de la terre). On a une sphère d’alliance israélienne qui l’associe immédiatement aux anciennes puissances coloniales, ou aux Etats-Unis, qui restent encore perçues largement comme soit d' anciennes puissances coloniales, soit, en ce qui concerne les Etats Unis, comme un acteur impérial – le cas irakien a à peine dix ans. Dans le monde arabe, il y a un rapport avec les Etats occidentaux extrêmement problématique, qui perdure, et qui est lié également aux fruits historiques de l’expérience coloniale. De ce point de vue, le paradigme postcolonial est encore bien vivant, et la Palestine parle encore car elle fait écho à certaines séquelles passées et présentes de cette expérience coloniale. La question palestinienne fait écho à une experience coloniale qui ne passé pas. Ce n’est pas que la question palestinienne qui y fait echo, naturellement, même si elle la symbolise: les débats en Tunisie autour de l’arabisation de l’enseignement (actuellement), du rapport difficile aux élites “francophones”, renvoie aussi à cela. On peut voir cela dans d’autres pays.

 

 

Donc conclusion : une question palestinienne dans le monde arabe qui continue à exister, qui n'a pas été centrale dans les processus révolutionnaires arabes, mais qui fait que cette question palestinienne n'a pas disparu et qui sûrement ne disparaîtra pas dans les prochaines années.

 

 

 

Maintenant une question complexe : comment les Palestiniens eux ont appréhendé ces révolutions arabes. Il y a plusieurs problématiques dans cela. D'abord, est-ce que les Palestiniens ont essayé de traduire les révolutions arabes avec leurs propres mots. Je dirais qu'en 2011 il y a eu une tentative palestinienne de s’approprier avec ses propres mots les révolutions arabes. Naturellement en 2011 les Palestiniens n'ont pas manifesté pour la chute du régime dans un contexte où ils n'ont pas d'Etat. En 2011 par contre, il y a eu des manifestations dans le prolongement de ce qui s'était passé en Tunisie et en Egypte autour du thème "Le peuple veut l'unité nationale" ou "la réconciliation nationale". Les Palestiniens disaient: "Notre propre problématique, c'est qu'on n'a pas d'Etat, on est colonisé et occupé ; et on est divisé." C'est une division politique, sociale, mais aussi une division géographique entre la bande de Gaza et la Cisjordanie, entre le Fatah et le Hamas. Donc il y a eu un peu cette tentative de traduire dans ses propres mots les révolutions arabes. Au début du moins.

 

 

En mai 2011, il y a eu de très importantes manifestations à la frontière du sud Liban et syrienne lors de la commémoration de la Nakbah. Certains manifestants avaient réussi à traverser la frontière. Le même genre de manifestation avait été reproduit en juin 2011. Le débat syrien commence à diviser les Palestiniens puisque certaines personnes avaient été tuées par des forces israéliennes, mais lors de l'enterrement de ces activistes au camp de Yarmouk, se sont produits des affrontements entre pro-régime syrien et anti-régime syrien puisque certains manifestants reprochaient au Front populaire pour la Libération de la Palestine - commandement général FPLP-CG, qui est un parti palestinien très proche du régime syrien, d'avoir instrumentalisé et manipulé cette manifestation. Il y a eu des combats dans le camp Yarmouk avec plusieurs morts.

 

 

Là on voit que cet espoir palestinien en 2011 d'avancer ses propres revendications sur la question coloniale, sur la question de la réconciliation nationale entre le Fatah et le Hamas est venu très tôt buter sur les divisions dans le monde arabe, entre islamistes et non islamistes, et plus particulièrement sur une division fondamentale qui affecte aujourd'hui complètement les Palestiniens : la crise syrienne.

 

 

LA CRISE SYRIENNE

 

 

La situation des Palestiniens par rapport à la crise syrienne est extrêmement complexe. Les Palestiniens en Syrie ont le statut des réfugiés, certes avec un certain nombre de droits sociaux, mais ils sont un acteur faible sans Etat, sans armée, ils ne peuvent pas vraiment peser sur tout ça. Dans les années 2000, les Palestiniens, que ce soit le Hamas ou la gauche palestinienne, sont pris dans une alliance avec le régime à Damas. Le Hamas est présent à Damas avec sa direction politique. De 2000 à 2011, beaucoup de partis palestiniens font partie de ce qui s’appelle “l'axe de la résistance” qui est constitué de l'Iran, de la Syrie, du Hezbollah, du Hamas et d'une bonne partie des organisations politiques palestiniennes. Concernant la crise syrienne, on a un mouvement national palestinien qui est pris entre plusieurs contradictions. Dans les camps de réfugiés palestiniens en Syrie, à Yarmouk et ailleurs, il peut y avoir un sentiment de sympathie et d'empathie envers les manifestants syriens. Il y a même des Palestiniens de Yarmouk qui ont participé à des manifestations contre le régime, mais en même temps les Palestiniens sont dans une situation difficile, ils sont dans un pays où ils bénéficient de droits beaucoup plus qu'au Liban. Si vous êtes déjà allés dans les camps des réfugiés palestiniens au Liban, ce sont des véritables bidonvilles qui n'ont strictement rien à voir avec ce qu'on peut voir en Syrie ou même en Jordanie. Ils sont dans une situation où ils sont avec un régime avec lequel ils se sont affrontés dans les années 70 et 80, mais qui dans les années 2000 de fait a accueilli leur direction politique, leur a donné de l'argent et un appui logistique, donc les Palestiniens sont dans une situation assez complexe à l’époque.

 

 

UN PRIX CHER

 

 

Assez complexe, parce qu'il y a chez beaucoup de militants activistes le souvenir de l'histoire palestinienne : lorsque les Palestiniens ont trop pris parti dans un conflit arabe, ils en ont payé un prix cher. Ils ont ce souvenir de la guerre civile au Liban, où les Palestiniens étaient un acteur politico-militaire central de la guerre civile. Les Palestiniens en sont ressortis en 1990 dans une situation beaucoup plus difficile qu'il n'était en 1969. Lorsqu'une bonne partie de l'OLP prend partie pour Saddam Hussein en Irak, tout cela se termine par l'expulsion d'une bonne partie des Palestiniens du Koweït.

 

 

Il y a chez beaucoup de Palestiniens le sentiment qu'une prise de parti trop grande soit pour l'opposition soit pour le régime, peut amener à des catastrophes plus grandes parce qu'on connaît jamais à l'avance le perdant et le gagnant.

 

 

ATTITUDE ATTENTISTE

 

 

D'où le fait qu'au début des événements syriens, tous les partis palestiniens, et compris le Hamas, sont entrés dans une attitude attentiste. Au début du soulèvement syrien, le Hamas participe à côté du Hezbollah aux tentatives de médiation entre l'opposition et le régime. Il va tenir cette ligne pendant plusieurs mois. Et puis, un bout d'un moment, le Hamas va changer de politique, surtout à partir de février 2012, puisqu'un de ses principaux dirigeants à Gaza, Ismail Haniye va faire un discours à la mosquée Al Azhar au Caire, où il va prendre clairement parti contre le régime et pour l'opposition syrienne. Cette prise de parti est aussi due, de la part du Hamas, à une certaine lecture des révolutions arabes : il y a en février 2012 chez le Hamas un espèce de pari politique : "Parions sur la dynamique tunisienne et égyptienne, avec la force des Frères musulmans, la montée du Qatar sur la scène régionale. Prenons acte de cette conjoncture politique pour renverser le régime en Syrie et pour avoir de nouveaux appuis régionaux." C'était le pari politique chez le Hamas, un pari qui a entraîné chez eux de nombreuses discussions internes. Ce pari a plus ou moins échoué parce que la conjoncture a changé. Morsi a été renversé en Égypte, donc le Hamas a perdu son appui révolutionnaire égyptien.

 

 

C'est extrêmement problématique pour le Hamas. Le général Sissi au pouvoir actuellement en Egypte est quelqu'un particulièrement opposé aux Frères musulmans et au Hamas. Depuis que Sissi est arrivé au pouvoir, il y a une politique de siège de la bande de Gaza qui n'est plus seulement un siège israélien, mais qui est de nouveau un siège égyptien avec une destruction systématique des tunnels qui permettaient d'approvisionner la bande de Gaza avec une fermeture de la frontière. Donc le Hamas est considérablement isolé. Sissi le vise directement: le Hamas est de fait interdit en Egypte, et reste perçu comme proche de Morsi. La politique du Qatar a un peu changé : le Qatar est en retrait maintenant sur les révolutions arabes. L'Arabie Saoudite n'est pas véritablement dans une dynamique de soutien au Hamas, plutôt le contraire. L'Arabie Saoudite est parmi les premiers qui ont soutenu le coup d'Etat de Sissi en Egypte et aujourd'hui le Hamas qui, par rapport aux révolutions arabes et à la crise syrienne est de nouveau dans une réflexion. Un de ses principaux dirigeants, Khaled Mechaal, qui est au Qatar, n'est pas marginalisé, mais en tout cas, son poids politique a baissé et d'après les dernières informations, une partie de la direction du Hamas dans le nouveau contexte où on voit que le régime syrien va tenir, où le Hamas n'a plus l'appui des Frères musulmans avec le président Morsi emprisonné, dans ce contexte, le Hamas est prêt à renégocier ses liens avec le alliés d'avant, principalement l'Iran et le Hezbollah. C'est un peu la ligne de Ahmed Youssef et de mahmoud Zahar, deux des principaux dirigeants dans la bande de Gaza.

 

 

Cela n'implique pas un nouveau soutien de Hamas à Bachar Al-Assad. Les relations entre la Syrie de Assad et le Hamas ne reviendront pas en arrière, mais le Hamas aujourd'hui grosso modo se dit : renégocions avec nos vieux partenaires d'autrefois, notamment le Hezbollah avec qui les liens en réalité n'ont jamais été coupés, les liens ont été refroidis. Les liens ont aussi été refroidis avec l'Iran, mais l'Iran n'a pas arrêté par exemple son soutien financier au Hamas.

 

 

LE JIHAD ISLAMIQUE

 

 

Le positionnement du Hamas n'a pas été partagé par les autres organisations palestiniennes. C'est important à savoir. Ceux qui ont le plus fait le pari "révolutionnaire", le pari du changement, du renversement du régime, c'est le Hamas. L'autre organisation palestinienne islamiste principale, le Jihad islamique, est un mouvement qui depuis des années a des liens profonds avec l'Iran. Il n'a pas appuyé le soulèvement syrien. Il n’a pas complètement pris partie pour le régime non plus. Le Jihad islamique sur les révolutions arabes dit : nous saluons les revendications démocratiques des peuples arabes, mais en tant que parti politique palestinien, nous restons concentrés sur la politique palestinienne et en Syrie, nous devons participer au maximum participer aux négociations entre le régime et l'opposition quand c'est possible, notamment pour préserver la neutralité des camps des réfugiés. Et nous ne devons pas nous ingérer dans les affaires intérieures syriennes, donc ni avec le régime, ni avec l'opposition. Donc en fait, le Jihad islamique observe le rapport de force qui est actuellement plus en faveur du régime que de l'opposition.

 

 

ET LA GAUCHE PALESTINIENNE

 

 

Ce positionnement de neutralité a été aussi le positionnement d'une partie de la gauche palestinienne. Le Front populaire pour la Libération de la Palestine FPLP et le Front démocratique pour le Libération de la Palestine FDLP n'ont pas officiellement pris position sur la question syrienne. Les deux organisations ont affirmé le principe de la neutralité en disant : nous ne prenons position pour aucun des belligérants en présence. Aussi dans le Fatah, on entend souvent ce discours : nous sommes des réfugiés en Syrie. Nous sommes des invités, donc nous ne pouvons pas prendre parti pour un camp ou pour un autre.

 

 

NEUTRALITE AMBIGUE

 

 

Mais cette neutralité est ambiguë, parce que certains dirigeants du FPLP ont clairement pris partie pour le régime. Leila Khaled, qui est membre du bureau politique du FPLP en Jordanie, est arrivée à Tunis pour le 40ème jour de l'assassinat de Chokri Belaid sur la scène en brandissant deux drapeaux : le drapeau palestinien et le drapeau du régime syrien. Ca ne veut pas dire que toute la gauche palestinienne soutient le régime, mais il y a des désaccords dans ces partis.

 

 

LE FATAH et L'AUTORITE PALESTINIENNE

 

 

On trouve cette neutralité aussi chez le Fatah. C'est étonnant, parce que le Fatah a des relations assez exécrables avec le régime syrien, dans les années 70 et 80, mais aussi dans les années 2000. Pourtant aussi le Fatah va tenir ce discours de neutralité, mais une partie du Fatah s'est de nouveau rapproché du régime, parce que le Fatah regarde la crise syrienne par rapport au Hamas en se disant : un renversement du régime syrien permettra à des forces islamistes de prendre le pouvoir en Syrie et soutiendra de facto le Hamas, donc nous on a tout y perdre, donc rapprochons-nous un peu plus du régime. Cette position n'est pas partagée par tout le Fatah.

 

 

Donc, en conclusion, cette neutralité exprimée par la plupart des organisations palestiniennes est une neutralité assez relative.

 

 

Cette neutralité est dure à tenir, parce que le positionnement des organisations palestiniennes reflète la situation sur le terrain. On entend dire la gauche palestinienne par exemple : au début, on était en empathie avec les révolutionnaires syriens, mais la montée du courant salafiste nous fait peur, donc entre la peste et le choléra, on choisit le moins pire. Cette logique est aussi à l'oeuvre.

 

 

On trouve cette logique aussi chez l'Autorité nationale palestinienne, même si cette Autorité est en lien avec les pays occidentaux, avec les Etats-Unis, donc sa politique est plus prudente. Certains comme Yasser Abbed Rabbo ont dénoncé violemment la politique syrienne, notamment en août 2011 quand il y avait des bombardements sur le camp des réfugiés palestiniens près de Lattaquié. L'Autorité palestinienne n'a officiellement pas pris position dans le conflit syrien, mais elle a tenté de se positionner en médiateur diplomatique. Mahmoud Abbas et le comité executif de l’OLP sont intervenus dans certaines libérations d’otages en Syrie, ont négocié avec certains acteurs de l’opposition syrienne et du régime, tentent donc de faire des Palestiniens des médiateurs en attendant que les choses se clarifient. Donc les organisations palestiniennes se trouvent dans une position d'attentisme par rapport à la crise syrienne.

 

 

Il y a des prises de position pour l'opposition syrienne comme le Hamas, d'autres plus pour le régime, mais dans toutes ces organisations palestiennes, il y a des débats. Tout le monde sait que la bataille n'est pas terminée et ils savent que leur sort sera déterminé par l'issue de la bataille syrienne. C'est pour cela que les perspectives de la réconciliation inter-palestinienne sont pour le moment bloquées.

 

 

CRISE DE YARMOUK...

 

 

Il y a aussi le positionnement de quelques petites organisations palestiniennes explicitement pro-régime, comme le Front populaire – commandement général FPLP-CG d'Ahmed Jibril ou le Fatah-Intifada. Ces organisations sont financées par le régime et ils ont participé aux combats à Yarmouk aux côtés de l'armée gouvernementale.

 

 

Cette question syrienne n'a pas mené à une guerre inter-palestinienne en dehors de la Syrie. En Cisjordanie, à Gaza, il n'y a pas eu de batailles entre les Palestiniens autour de la crise syrienne. Par contre aujourd'hui dans le camp de Yarmouk, il y a une réelle division entre les Palestiniens. La guerre civile syrienne est devenue une guerre civile palestinienne, parce qu'il y a des combattants palestiniens qui combattent des groupes de l'opposition armée. A Yarmouk il y a Al Nosra et l'Etat islamique en Irak et au Levant EIIL. Il y a des Palestiniens qui ont pris partie pour ces groupes. Il y a des Palestiniens, membre du FPLP-CG de Jibril et du Fatah-Intifada, qui combattent avec l'armée gouvernementale, donc on peut parler d'une guerre civile syrienne qui est devenue une guerre civile inter-palestinienne. On a des partis politiques comme le Fatah et le FPLP qui essaient de se positionner plutôt comme médiateurs, mais ça ne marche pas vraiment. Donc la crise syrienne a finalement quand même abouti à des clivages dans les rangs palestiniens qui ont abouti à cette crise de Yarmouk avec une famine due principalement au siege long de l'armée syrienne gouvernementale. Le camp est vidé de la plupart de ses habitants, qui se trouvent aujourd'hui dans les camps des réfugiés au Liban dans une situation extrêmement difficile, disons deux fois réfugiés…

 

 

ET ACCORD FRAGILE

 

 

Récemment, il y a un accord trouvé et signé par 14 groupes palestiniennes, dont le Hamas et le FPLP-CG. Il y a de nouveau de la nourriture qui est passée dans le camp de Yarmouk. L'accord stipule la levée du siège de l'armée et retrait de groupes armés de l'opposition. Ca c'est la base de l'accord, mais pour le moment tous les groupes armées ne sont pas partis du camp et le siège de l'armée gouvernementale syrienne n'a pas été complètement levé, même si certains passages ont été ouverts à un niveau infime. Il y a peu de chances que cet accords tiennent.

 

 

CONCLUSION

 

 

Donc, la crise syrienne affecte le plus directement les Palestiniens et ils en discutent beaucoup actuellement, plus que de la révolution arabe. C'est la crise syrienne qui clive la rue palestinienne.

 

 

La question palestinienne n'a pas disparu des processus révolutionnaires arabes. Les révolutions arabes n'ont pas mis la question palestinienne au centre. C'est normal, parce qu'ils ont posé leurs propres questions sociales, démocratiques, mais, malgré tout, ils ont utilisé la question palestinienne souvent comme quelque chose d'important auquel se réfèrent les acteurs politiques. La question palestinienne a gardé tout son symbolisme dans les révolutions arabes. La rue palestinienne est profondément divisée sur la crise syrienne et cette crise syrienne bloque pour le moment toute perspective de réconciliation nationale palestinienne et de réforme de l'OLP, parce que les Palestiniens sont, comme beaucoup d'autres gens dans la région, en attente de voir l'issue de la crise syrienne.

 

 

La question palestinienne est effectivement instrumentalisée, elle sert d'abord à combattre l'autre, son adversaire politique. De ce point de vue-là, l'instrumentalisation est problématique, mais en même temps, il est intéressant de voir que dans le cadre actuel arabe avec toutes ses divisions de nature confessionnelle, politique, militaire, identitaire, religieuse, un des seuls sujets qui fait consensus, c'est encore la question palestinienne.

 

Certains disent qu'on parle toujours de la Palestine, parce que les arabes n'arrivent pas à résoudre leurs propres problèmes, qu’il s’agirait en somme d’une sorte de derivatif utile. Mais j'aimerais voir les choses d'une façon plus optimiste : le fait que les gens continuent à agir et parler de la Palestine, et qu'ils sont d'accord sur le fond de cette question, en dépit de leurs divisions, signifie que dans la période actuelle de délitement et de division, la question palestinienne apparaît bien également comme un élement qui continue à créer du commun et du lien politique et social.

 

Transcription : chris den hond