Israël. L’apartheid, sans honte ni sentiment de culpabilité

Publié par Alencontre le 26 - octobre - 2012

Gideon Levy

Par Gideon Levy

Avec l’approche des élections [élections législatives anticipées du 22 janvier 2013] arrive également parmi nous le temps des sondages et des enquêtes d’opinion publique. Mais voici un sondage [1] plus préoccupant et dont les révélations sont plus significatives que ceux qui nous disent si Yair Lapid [2] va décoller ou si la cote d’Ehoud Barak est en train de baisser dans les sondages.

Cette enquête met en effet en évidence un portrait de la société israélienne qui donne l’image d’une société très, très malade. Elle montre que ce ne sont désormais plus les critiques dans le pays et à l’étranger, mais les Israéliens eux-mêmes qui se définissent comme étant des racistes nationalistes.

Nous sommes racistes – concèdent les Israéliens –, nous pratiquons l’apartheid et nous voulons même vivre dans un Etat pratiquant l’apartheid. Oui, voilà ce qu’est maintenant Israël.

Parmi ses terribles résultats, l’enquête révèle une certaine candeur innocente. Les Israéliens admettent que c’est ainsi qu’ils sont et qu’ils n’en ont pas honte. Des enquêtes similaires ont été réalisées précédemment, mais les Israéliens n’étaient jamais apparus aussi satisfaits d’eux-mêmes qu’ils le montrent dans ce sondage, et ce alors même qu’ils admettent leur racisme. La majorité d’entre eux pense qu’Israël est un endroit où il fait bon vivre, et la majorité d’entre eux pense que c’est un Etat raciste.

Il fait bon vivre dans ce pays, disent la majorité des Israéliens, non pas malgré son racisme, mais peut-être même à cause de lui. Si une enquête révélait des résultats analogues sur l’attitude à l’égard des juifs dans un Etat européen, Israël aurait poussé de grands cris. Mais lorsqu’il s’agit de nous, ces règles ne s’appliquent pas.

La partie «juive» de la «démocratie juive» a clairement gagné. La partie «juive» a infligé un knock-out à la «démocratie», et l’a envoyée dans les cordes. Les Israéliens veulent que leur Etat soit de plus en plus «juif» et de moins en moins démocrate. A partir de maintenant arrêtons de parler de «démocratie juive». Cela n’existe pas et ne peut évidemment pas exister. A partir de maintenant parlons de «l’Etat juif», seulement juif, et uniquement pour les juifs. Une démocratie? Pourquoi pas, mais uniquement pour les juifs.

Car c’est ce que veut la majorité. Car c’est ainsi que la majorité définit son Etat. La majorité ne veut pas que les Arabes puissent voter pour le parlement, ils ne veulent pas avoir des voisins arabes ni des camarades de classe arabes. Laissez notre camp être pur, aussi nettoyé d’Arabes que possible, voire même davantage.

La majorité des Israéliens veut des routes ségréguées en Cisjordanie et ne s’émeut pas des implications de cette réalité. Y compris avec sa connotation historique qui ne la dérange pas du tout. Elle veut de la discrimination sur les lieux de travail et un transfert [de la population]. Laissons de côté les cachotteries et les simulations. Voilà ce que nous voulons, parce que c’est ce que nous sommes.

La droite attaquera probablement à nouveau le Fonds pour le Nouvel Israël pour avoir commandé l’enquête. «Quelle horreur!» hurlera-t-elle, «il s’agit de gauchistes qui haïssent Israël!» Mais les cris de la droite ne vont rien changer au résultat de l’enquête. Celle-ci a été effectuée par une entreprise de sondages fiable et reconnue. D’ailleurs qu’est-ce qu’il y a de mal dans l’enquête? Qu’y a-t-il de nouveau que nous ne sachions déjà, à part le fait d’avoir perdu la honte? Laissons la droite démontrer que nous ne sommes pas ainsi, que beaucoup d’Israéliens voudraient vivre avec les Arabes. Que la majorité voit les Arabes comme des gens comme eux, égaux en droits et en possibilités. Voyons comment ils démontreront que l’enquête se trompe. Ce serait un véritable motif de célébration.

Cette enquête confronte les Israéliens non seulement avec leur présent mais également avec leur avenir. C’est ce qui semble avoir été le principal objectif de ceux qui l’ont effectuée. L’enquête dit aux Israéliens: vous vouliez des colonies, vous vouliez l’occupation, vous vouliez Netanyahou, et vous n’avez rien fait en faveur de la solution des deux Etats, qui est déjà perdue. Voyons alors quelle est l’alternative.

L’alternative, comme chacun le sait, est un seul Etat. Un Etat? La majorité des Israéliens disent que ce sera un Etat d’apartheid, mais ils ne font rien pour l’éviter. Quelques-uns l’appellent même de leurs vœux. Ils ne se demandent pas où nous allons ainsi, où cela nous conduit. Quelle est donc la vision pour les prochaines 10 à 20 années? Bon, si tout va bien, si tout continue comme maintenant, les Israéliens savent quelle est la réponse, et c’est une vérité amère.

Jusqu’à maintenant, l’image d’Israël 2012 est la suivante: nous ne voulons pas les Arabes, nous ne voulons pas les Palestiniens, nous ne voulons pas l’égalité, et au diable avec tout le reste.

Valeurs: shmvaleur; morale: shmorale [3]. La Démocratie et le droit international: ce sont là des affaires pour les antisémites, et non pour nous. Nous continuerons à voter pour Netanyahou; à répéter que nous sommes-la-seule-démocratie-du-Moyen-Orient et à gémir que tout le monde est contre nous. (Traduction A l’Encontre)

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[1] Sondage effectué par l’institut Dialog à la veille de la fête de Rosh Hachana, du 16 au 18 septembre 2012. (Réd. A l’Encontre)

[2] Longtemps correspondant de l’hebdomadaire de l’armée israélienne, sera journaliste dans les quotidiens Maariv et Yediot Ahronot, puis animateur de télévision. Il lance début 2102 un nouveau parti, Yesh Atid, qui signifie «Il y a un futur». Un des points de son programme consiste à ce que les ultraorthodoxes soient contraints d’accomplir leur service militaire y compris sous la forme civile.  (Réd. A l’Encontre)

[3] Jeu de mots reprenant les expressions moqueuses utilisées par Ben Gourion (ONU= Shmonu, OTAN=Shmotan). Um-schmum renvoie à la construction suivante: um est en hébreu la prononciation pour l’acronyme UN (ONU), le préfixe shm signifie, lui, mépris. (Réd. A l’Encontre)

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Cet article est paru dans Haaretz le 23 octobre 2012.

Arabophobie.

Le quotidien israélien Haaretz publie ce mardi les résultats d’un sondage accablant pour l’image de l’Etat hébreu.

Dès l’introduction de son article, Gideon Levy, journaliste à Haaretz, n’y va pas de main morte : «Un sondage expose les opinions anti-arabes et ultra-nationalistes adoptées par la majorité des Juifs israéliens ».  De l’autre côté du prisme politique, le média franco-israélien Guysen, classé à droite, relaie l’information en des termes presque similaires : « Un sondage met en lumière les positions anti-arabes de la population juive israélienne ». La revue de la communauté juive new-yorkaise, The Forward, ne s’embarrasse pas également de la langue de bois : « Sondage : les Israéliens soutiennent la discrimination anti-arabe ».

 

Selon une étude, réalisée auprès de 503 citoyens juifs israéliens par l’Institut Dialog de Tel-Aviv et commanditée par une ONG américaine dénommée New Israel Fund, 58% des Juifs israéliens affirment qu'Israël pratique déjà une politique d'apartheid envers les citoyens arabes de l’Etat hébreu. A l’inverse, seuls 31%  se disent convaincus que l'apartheid anti-arabe n'existe pas en Israël. Une majorité d’entre eux ne rechignerait pas à voir ce système s’imposer en cas d’occupation amplifiée des territoires palestiniens.

Plus grave, ils sont 69% à estimer que, dans l’hypothèse d’une annexion complète de la Cisjordanie-dont près des deux tiers sont déjà contrôlés par Tel Aviv, les Palestiniens ne devraient pas être autorisés à voter aux élections israéliennes. Outre cette privation -assumée- des droits civiques à l’encontre de plus de 2 millions d’individus concernés, la préférence nationale a aussi le vent en poupe : 59% des Juifs d'Israël estiment que les emplois dans les ministères devraient être prioritairement réservés aux Juifs tandis que 49% pensent que l'Etat devrait privilégier ses ressortissants juifs par rapport à leurs concitoyens arabes.

Par ailleurs, 42% des sondés refusent de cohabiter avec des Arabes dans le même immeuble résidentiel, de même que 42% ne souhaitent pas voir leurs enfants s’inscrire aux écoles accueillant des Arabes.

 

74% des Juifs d'Israël sont également favorables à ce qu'Israéliens et Palestiniens puissent emprunter des routes séparées en Cisjordanie occupée. Enfin, 47% des personnes interrogées se disent ouverts à l’idée sinistre d’un « transfert » d'une partie de la population arabe d'Israël  (environ 1,3 million de citoyens) vers les territoires contrôlés par l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Selon ce sondage, les groupes les plus hostiles aux Palestiniens sont les personnes dites religieuses, notamment les ultra-orthodoxes. A l’inverse, les Juifs israéliens issus de l’ex-Union soviétique et les partisans déclarés de la laïcité apparaissent « comme les moins racistes » selon Gideon Levy.

Paradoxalement, les citoyens juifs israéliens semblent plus tolérants sur un seul point : leur attitude, comparée à celle du CRIF, envers leurs détracteurs étrangers. Interrogés sur la réaction à adopter à l’égard d’une « romancière américaine qui appelle au boycott d’Israël, qualifié de régime d’apartheid », ils sont 15% à vouloir la boycotter en retour tandis que 48% affirment qu’elle devrait être invitée en Israël.

Une leçon, judicieuse pour le débat d’idées en France, ressort de cette étude : la prochaine fois qu’un défenseur zélé de l’Etat hébreu s’offusquera de l’usage du terme « apartheid » pour désigner le régime de Tel Aviv, rappelez-lui en souriant que vous n’exprimez là que le terme exact employé par la majorité des Israéliens. Contrairement à Barack Obama et son rival Mitt Romney, fustigés aujourd’hui par l’essayiste israélo-américaine Emily L. Hauser en raison de leur soutien inconditionnel à Tel Aviv, la population juive israélienne semble dorénavant assumer, pour sa part, la face obscure de l’Etat hébreu.