Les morts palestiniens qui disparaissent des chroniques

Vittorio Arrigoni


 

Pendant qu’à Gaza les morgues recommencent à s’engorger et les fossoyeurs se creusent la tête pour trouver de nouveaux mètres cube de terre à remplir, à Jérusalem certains ont donné l’impression de s’amuser follement.

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3 octobre 2010 - Izzedine Qawasme, ici pleuré par les siens, a été assassiné par la police israélienne dans le village de Sair près d’Hébron - Photo : AP

 

La semaine dernière, transmis en mondovision et vus d’ici sur le terrain, les sourires et les poignées de main entre le promoteur et premier défenseur du mouvement des colons, Netanyahu, et le pantin indigne du drapeau qu’il porte, Abu Mazen, entraient en conflit avec la réalité de Gaza.

 

Les pourparlers de paix sont en train d’exporter plus de guerre que prévu dans la Bande : bombardements aériens, chars d’assaut et tireurs d’élite israéliens à la frontière ont fait de nombreux blessés et morts depuis le 2 septembre. Ici à Gaza, jusqu’à la date du 24 septembre, il n’y a pas eu « cinq tués, dont trois civils et un milicien » comme l’écrit une dépêche Ansa (la principale agence de presse italienne) du 15 septembre, mais bien six victimes palestiniennes, toutes civiles.

 

Au bénéfice de la distraction éventuelle de l’Ansa, voici les noms des civils tués pendant les pourparlers de paix :

 

4 septembre. Les F16 israéliens bombardent les tunnels de Rafah, à la frontière égyptienne. Deux travailleurs palestiniens meurent dans l’explosion et dans l’écroulement du tunnel qui s’en suit. Il s’agit de Khaled ’Abdul Karim al-Khatib, 35 ans, et de Saleem Mohammed al-Harrab, 19 ans, tous deux originaires du camp de réfugiés de al-Boreij.

 

12 septembre. À la frontière de Beit Hanoun, un char fait feu en direction de trois bergers palestiniens qui sont en train de garder leurs brebis. À l’hôpital arrivent les cadavres massacrés d’Ibrahim Abdullah Mosa Abu Sa’id, 91 ans, Hosam Khaled Ibrahim Abu S’aid, 16 ans, et Isma’il Waleed Mohammed Abu ’Oda, âgé de 17 ans. L’armée israélienne, qui dans un premier temps a affirmé avoir touché des miliciens prêts à entrer en action, face aux preuves éclatantes fournies par les organisations de défense des droits de l’homme, a été contrainte de reconnaître « l’erreur », ou plutôt « l’horreur ». Sans que cela ne mène à une poursuite conséquente contre l’officier ayant donné l’ordre de tirer et contre le soldat ayant accompli l’énième carnage parmi les civils.

 

15 septembre. Les F16 descendent à nouveau en piqué sur les tunnels de Rafah et font l’énième victime civile, Wajdi Jihad al-Qadhi, 23 ans. Il vivait dans le camp de réfugiés Yibna de Rafah. Voici les noms des 6 civils assassinés, auxquels il faut ajouter Mansour Baker, un jeune pêcheur tué vendredi, sans oublier les dizaines de blessés touchés depuis le 2 septembre dans les bombardements et les attaques terroristes israéliennes ayant eu lieu à la frontière.

 

Dans l’article de l’Ansa, il est euphémiquement déconcertant de constater que les communiqués diffusés par les porte-parole de l’armée israélienne sont habituellement considérés comme une chronique des faits dans leur aveugle réalité.

 

« Depuis Gaza, des miliciens palestiniens ont lancé au moins deux tirs de roquette vers le port israélien d’Ashkelon et une dizaine de coups de mortier vers des villages agricoles juifs du Néguev. Pour la première fois, trois projectiles au moins contenaient du phosphore », écrit l’auteur de l’article, sans que dans son esprit ne se pose la question de savoir où diable les Palestiniens ont pu se procurer le phosphore blanc, eux qui, en état de siège, peinent à trouver deux briques et un seau de ciment. D’aucuns ont supposé qu’il s’agissait d’un résidu des tonnes de phosphore blanc qui nous ont été déchargées en janvier 2009 pendant l’opération Plomb Durci, mais il ne faut pas être titulaire d’une maîtrise en chimie pour savoir qu’une fois qu’un projectile de ce type explose, il ne peut être renvoyé en arrière. À moins qu’il ne s’agisse d’un message symbolique délibéré. Il se trouve toutefois que des groupes armés de Gaza ont démenti le bobard.

 

D’ailleurs, si l’on considère les communiqués des chefs militaires israéliens comme de véritables nouvelles, Plomb Durci a été une offensive contre le Hamas et le fait que 90% des victimes, dont 350 enfants, aient été des civils, au fond importe peu.

 

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Le 17 septembre, un escadron de la mort israélien est entré avant l’aube dans une habitation à Tulkarem et trois coups à bout portant ont tué dans son sommeil le leader du Hamas, As’ad Shelbaya. Même en cette occasion, les principaux médias occidentaux ont répété la version israélienne selon laquelle Abu Shaalbiyeh aurait « couru dans la rue de manière suspecte vers les militaires, les bras cachés derrière le dos ».

 

Une version contredite par le récit des parents et témoins selon lesquels il s’est agi d’une véritable exécution, advenue dans la chambre d’Abu Shaalbiyeh.

 

Aucune arme n’a été trouvée sur son corps et il suffirait d’observer les photos de la scène du crime pour imaginer la fin qui a été la sienne :

 

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Alors que, comble de la dérision pour les Palestiniens, Abu Mazen rencontre le premier ministre israélien dans sa confortable maison de Jérusalem, demeure avec vue sioniste, comme s’il voulait s’assurer son rôle de majordome au terme des pourparlers, la société civile mondiale continue à encourager le boycott contre Israël. La bonne nouvelle de la semaine vient de Grande Bretagne où, par le biais de leurs syndicats, 6 millions et demi de travailleurs refuseront désormais d’acheter des marchandises produites dans les colonies illégales israéliennes.

 

À la conférence annuelle du TUC, la confédération des syndicats britanniques représentant la majorité des travailleurs anglais, a voté à l’unanimité une motion de soutien au mouvement BDS.

 

Mardi dernier, jour des pourparlers, nous nous sommes rendus sans armes à la frontière pour commémorer les dernières victimes et pour relancer le message du boycott face à Erez, le mur situé au nord de la prison de Gaza. Les geôliers israéliens nous ont mitraillés sans négocier la moindre humanité.

 

 

* Vittorio Arrigoni réside à Gaza ville. Journaliste freelance et militant pacifiste italien, membre de l’ISM (International Solidarity Movement), il écrit notamment pour le quotidien Il Manifesto. Il vit dans la bande de Gaza depuis 2008. Il est l’auteur de Rester humain à Gaza (Gaza. Restiamo umani), précieux témoignage relatant les journées d’horreur de l’opération « Plomb durci » vécues de manière directe aux côtés des ambulanciers du Croissant-Rouge palestinien.

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Vittorio Arrigoni

Son blog peut être consulté à :
http://guerrillaradio.iobloggo.com/

Vittorio Arrigoni vient de recevoir le prix spécial « Rachel Corrie » à Ovada [Piémont italien] pour son travail d’information à Gaza : http://www.testimonedipace.org,

 

 

30 septembre 2010 - Communiqué par l’auteur
Traduction de l’italien : Y. Khamal