Nouveaux visages de la guerre urbaine : les murs ont des orteils

"A Travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine", Eyal Weizman, La Fabrique, 2007

vendredi 17 septembre 2010, par  Lémi

 

Mise en bouche mentale : Imagine une salle dans laquelle serait réuni l’état-major d’une armée contemporaine, son gratin stratégique. L’heure est grave, il s’agit de planifier une nouvelle attaque sur un territoire rebelle, de mener une opération de guerre dans un lieu über-hostile. Les huiles sont là, au premier rang, galons en bandoulière, et les intervenants se succèdent à la tribune, brillants et volubiles. Le premier évoque les situationnistes et leur théorie de la dérive urbaine - comment cette approche remodèle la ville, détruit ses hiérarchies, et permet in fine de dépasser les ripostes étatiques aux insurrections. Le deuxième se penche sur un artiste anticonformiste des années 1970, nommé Gordon Matta-Clark, dont le travail (un exemple ci-dessus) consistait à envisager la mort de la ville, le « démurage des murs » et « l’anarchitecture ». Un troisième déblatère longuement sur Deleuze et Guattarri, sur leur approche de des concepts d’espaces "lisses" et "striés" dans Mille Plateaux, avant de conclure en citant Georges Bataille prônant une attaque en règle contre « le carcan de l’architecture ». Étranges interventions. Trois militaires, trois cerveaux à priori étroits donc, et pourtant ils se penchent sur le travail de ceux qui se sont le plus inquiétés du pouvoir répressif de la ville et ont cherché à le subvertir. Même : ils le récupèrent, le mettent à profit dans une optique martiale.

 

Oui, ça fait bizarre. Des bidasses évoquant les situs ou Deleuze, ça ressemble à de la science-fiction. Et pourtant, à trop sous-estimer l’ennemi, à le penser incapable d’ouvrir son champ d’analyse, on passe à côté d’une vérité fondamentale : l’armée a depuis longtemps envahi le champ théorique et pratique des sciences sociales (notamment leurs composantes dites subversives) pour se placer à la pointe (enfin, à la remorque de la pointe) de la réflexion théorique. Et cette étrange réunion évoquée comme mise en bouche résonne finalement comme possibilité non-négligeable.

 

Tsahal joue les passe-murailles

 

 

Les trois conférenciers kakis cités en intro ne sont pas si fictifs qu’ils en ont l’air. En fait, la description de leurs interventions s’appuie sur un passage du passionnant essai d’Ariel Weizman, À Travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine (éditions La Fabrique, 2007) [1]. Le chercheur y évoque l’OTRI, Institut de Recherche de Théorie Opérationnelle, sorte de think tank militaire israélien, ultra- influent dans la conduite des opérations militaires. Le lieu a été conçu à l’orée des années 2000 dans le but d’y former des "architectes opérationnels", des gradés à cerveaux up-gradés. La description du début de ce billet se base donc sur le récit de Weizman, qui tend à montrer que la grande muette israélienne a largement dépassé le stade bourre-pif du conflit. En fait, elle est même passée à la pratique depuis un certain temps, appliquant au war-field une idée de base : le mur c’est has-been, il faut le déplacer voire le dépasser. Les murs ont des orteils.

 

Weizman s’attarde surtout sur l’opération Rempart du printemps 2002, que Tsahal a menée « contre la ville moderne de Ramallah, le centre historique dense de la casbah de Naplouse, la ville sainte internationale de Bethléem et les camps de réfugiés de Jénine, Balata et Tulkarem ». Une opération d’envergure qui, au beau milieu de la seconde Intifada, visait à faire étalage de force. Plus loin, il explique ce que ces opérations reflétaient : « L’opération Rempart a fait de la Cisjordanie un laboratoire géant de la guerre urbaine, où ont été sacrifiés des centaines de vies, de biens et d’infrastructures civiles. »

 

Ce qui a changé en ce printemps 2002, c’est l’approche militaire de base de l’armée israélienne (qui, dans le genre, fait très souvent office de précurseur). Fini le mur et le rempart vus comme horizons indépassables (à défendre ou à prendre d’assaut), il s’agit d’exploser le champ de bataille, de le reconfigurer en utilisant le mobilier urbain. Le plus souvent, cela implique de passer à travers les murs des habitations, de progresser sans utiliser les artères habituelles. Aviv Kochavi, un des cadres de l’OTRI parle ainsi de "géométrie inversée", expliquant qu’ « une armée d’état qui affronte un ennemi dispersé en un réseau de bandes plus ou moins organisées […] doit s’affranchir des vieilles notions de lignes droites, d’unités en formation linéaire, de régiments et de bataillons ».

 

Un soldat qui a participé à la bataille de Jénine explique plus loin : « Nous n’avons jamais quitté les bâtiments, nous progressions exclusivement de maisons en maisons. […] Nous avons percé plusieurs dizaines de chemins depuis l’extérieur du camp jusqu’au centre. » D’où cette remarque de Weizman : « Ce n’était plus l’ordre spatial établi qui dictait les modalités de déplacement, mais le déplacement lui-même qui organisait l’espace qui l’entourait. » Le rêve de tout général en campagne…

 

Autre évolution, tout sauf anodine : la volonté d’essaimer, de multiplier les fronts. Il n’y a plus une ligne d’attaque dans cette opération expérimentale de 2002, mais une multitude de petits groupes progressant de manière quasiment autonomes. Weizman parle ainsi de « réorganisation de la syntaxe urbaine par le biais d’une série d’actions microtactiques ». Plus question de présenter un front uni, de la jouer Braveheart (deux armées en furie qui courent l’une vers l’autre sur un territoire dégagé, bloc contre bloc), l’heure est à l’ubiquité kaki.

 

Évidemment, ces tentatives de repenser l’approche stratégique ne font pas l’unanimité. De plus, elles ne s’appliquent qu’à certaines conditions. Ainsi, quand les Israéliens attaquent le camp de Jénine en 2002, ils en reviennent à des tactiques plus conventionnelles, élargissant les artères du camp à coups de bulldozers et de tanks : « Voilà qui peut rappeler la tactique de Sharon qui, au début des années 1970, avait tenté de mater la résistance palestinienne dans la bande de Gaza par une grande entreprise d’haussmannisation’. » Les nouvelles stratégies ne s’imposent ainsi que graduellement, au cas par cas et sur la longueur. Le même processus est en cours (depuis plus longtemps) pour les armes non létales, par exemple, domaine dans lequel les israéliens font aussi office de précurseurs. Avec cette certitude : de tâtonnements en tâtonnements, les avancées stratégiques finissent par s’imposer, élargissant le champ de la répression et les modalités d’intervention du pouvoir. D’où l’importance de ne pas sous-estimer le rôle de la matière grise dans le champ militaire : sans cerveaux, l’armée dépérit.

 

Cerveaux kakis

 

[2]

Penser la résistance à la répression implique de sortir de la caricature habituelle de la grande muette (comme des CRS et des autres milices du maintien de l’ordre), souvent vue comme clapotant dans la poussière d’époques anciennes, incapable de penser le monde de manière un tant soi-peu subtile et adaptée à l’air du temps. Les gradés, ce serait Mac-Mahon & co, des sanguinaires, certes, mais des sanguinaires débiles. Tout sauf des lumières. Trop beau pour être vrai… [3] On suppute depuis Lao-Tseu (l’Art de la guerre) ou Machiavel (Le Prince) que la conquête et la sauvegarde du pouvoir impliquent une forte maitrise stratégique, pas seulement martiale mais aussi psychologique, philosophique, littéraire… Et fantasmer l’armée en repères de débiles est totalement contre-productif, surtout à une époque où le maintien de l’ordre devient une science si poussée qu’il confine souvent à la mécanique de précision (lire sur ce sujet, Maintien de l’ordre, enquête de David Dufresne publiée chez Hachette [4].

 

En un récent entretien donné à Article11, Mathieu Rigouste expliquait ainsi en quoi son travail de décorticage du maintien de l’ordre à la française ne passait pas inaperçu chez les intéressés eux-mêmes : « C’est d’ailleurs pour ça que mon travail – "L’Ennemi intérieur" - a intéressé certains militaires. Parce qu’eux n’avaient pas le droit de le mener. Même si ça évolue… Depuis une dizaine d’années, une des grandes perspectives de transformation de l’armée et de la police française repose sur le développement des sciences sociales. Après la parenthèse des années 50 à 70, les sciences humaines sont ramenées à leur fonction primordiale, c’est-à-dire le contrôle. »

 

En clair : contrairement à l’idée répandue, l’armée (ou plutôt : ses gradés) n’est pas stupide. Elle sait où lancer ses radars, balancer le bec fouineur/fouisseur. Ce n’est pas qu’elle fonctionne à l’intelligence (ça se saurait…), mais plutôt qu’elle est à l’affût de tout ce qui lui permet de ne pas perdre la main. Dans une logique de maintien de l’ordre efficace, en Israël comme en France, les tactiques évoluent aussi vite que le terrain d’action, dépassent généralement ce que le pékin moyen imagine. Avec cette certitude - si l’on parle de la situation française : les banlieues sont d’ores et déjà le lieu privilégié d’expérimentation de ces nouvelles configurations militaires (armes non létales, interventions en milieu urbain, hélicos comme à Grenoble, drones comme à Villiers-le-Bel), un gigantesque terrain de jeux pour les penseurs des affrontements de demain. Dans la bouche de l’historien Pascal Blanchart (récemment interviewé par Témoignage Chrétien, ici), ça donne :« Ce discours tenu par Nicolas Sarkozy n’est donc pas neuf et va accompagner une politique qui est déjà théorisée, instrumentalisée et pensée comme une évidence. Évidence selon laquelle dans les quartiers ce ne sont pas des politiques de réhabilitation qui doivent être menées, mais des politiques d’occupation des territoires avec des militaires, des policiers et des gendarmes. » Banlieusards : gaffe à vos murs…

[5]

Notes

[1]

[2] Image du jeu de stratégie incompréhensible inventé par Debord, tirée du film In girum imus nocte et consumimur igni, Guy Debord, 1978.

[3] Il ne s’agit pas, évidemment, de nier une seule seconde ce que l’armée et la police porte en elle d’idiot et de crétin. Mais de voir l’ennemi tel qu’il est ; c’est-à-dire : souvent plus préparé et intelligent qu’on ne le prétend.

[4] Et sur lequel Article11 reviendra d’ici peu via un entretien avec l’aimable intéressé.

[5] Photographie du camp d’entrainement aux actions urbaines, sorte de Disneyland de la contre-guérilla urbaine, sis à Sissonne, Picardie.