la bataille pour Al-Quds

Le cheikh Tayssir Tamimi, juge, grand mufti d’Al-Quds et président du Comité du dialogue islamo-chrétien, a donné une conférence au Club de la presse arabe de Paris, juge. Notre correspondant revient sur l’essentiel de ses propos. Notamment sa condamnation sans ambages de toute forme d’extrémisme religieux.
Jamel Heni, Paris.

«Qu’est ce que cela peut bien dire Etat juif?  Serait-ce un Etat religieux? Eh bien, nous n’en voulons pas. Nous n’appelons pas non plus à la création d’un Etat musulman en Palestine, pas plus qu’à  des cantons monothéistes selon la formule de Clinton, nous voulons vivre ensemble dans la même ville trois fois sainte: Al-Quds!».
Sous l’œil admirateur de la sociologue franco-algérienne Nacira Guénif, le président du Comité de dialogue islamo-chrétien, juge et grand mufti d'Al-Quds, Cheikh Tayssir Tamimi, fut solennel lors de la conférence sur ‘‘La bataille pour Al-Quds’’, organisée, vendredi 7 mai, par le Club de la presse arabe au Centre d’accueil de la presse étrangère (Cape) à Paris.

La bataille pour Al-Quds!

Aujourd’hui, Al-Quds, «chef-lieu de l’ascension nocturne du prophète vers l’au-delà, de la naissance de Jésus et terre des révélations abrahamiques», n’occupe pas seulement les deux milliards de Chrétiens. Le milliard et demi de Musulmans de par le monde, elle les préoccupe tout autant. Et pour cause. La ville est sous contrôle militaire israélien depuis 1967. En 1980, une loi fondamentale israélienne la consacre «capitale éternelle et indivisible d’Israël». Les résolutions 467 et 478 de l’Onu, qui rejettent la lettre et l’esprit de cette disposition coloniale, n’entament en rien le processus d’annexions territoriales planifiées d’Al-Quds Charqieh (Jérusalem-Est) où 4580 colonies seront construites d’ici 2015, pour avoisiner les 9200 en 2020.
«Les Israéliens procèdent à des fouilles archéologiques qui menacent les fondations de la mosquée Al-Aqsa. Toute la mosquée, et pas uniquement le Dôme du Rocher qui n’est qu’un dôme. Ils interdisent la prière aux plus jeunes fidèles et maintiennent des avant-postes de contrôle aux accès du troisième lieu saint de l’Islam! J’en ai fait l’amère expérience en en étant interdit des mois durant! A leur tour, nos frères chrétiens ont été interdits de fêter les dernières Pâques à l’Eglise de la résurrection. Et pourtant nous ne sommes pas du Hamas!», a-t-il tempêté.
Membre de l’OLP, le cheikh a vanté les mérites de feu Abou Ammar qui «avait toujours défendu Al-Quds, ses monuments et ses habitants.» Il n’en a pas moins déploré la mollesse de l’Unesco qui brille par son absence face aux violations du patrimoine mondial de la ville maqdissi. «Même l’Organisation de la Conférence Islamique (Oci) n’assume que vaguement son rôle de défenseur d’Al-Quds!», a-t-il renchéri.
«J’appelle tous les Musulmans et Chrétiens de la terre à se rendre à Al-Quds. A venir prier dans ses mosquées et églises, à soutenir les commerçants de la vieille ville, assujettis à d’exorbitants impôts. Ne vous trompez pas de boycott. Une chose est de soutenir Al-Quds et tout autre chose est de venir bronzer sur les plages israéliennes! Les Musulmans de France doivent être un facteur de stabilité et de paix. Ceux qui posent des bombes dans les métros, ceux qui ont lancé des avions contre les tours jumelles n’ont rien à voir avec l’Islam. Qu’est-ce qu’un Musulman qui tue des innocents?», a fulminé le cheikh.

Al-Quds confessionnelle, Al-Quds universelle
«‘‘La bataille pour Al-Quds’’, cela me rappelle la bataille d’Alger. Ce sont les mêmes mécanismes historiques de répression et d’insurrection qui sont encore d’actualité». Reposant la question de la ville en termes sociologiques, Mme Guénif aborde Al-Quds «française» sanctifiée par une terminologie anachronique de «terre sainte». «En France, où la sécularisation a atteint son apogée avec l’Etat laïc, deux termes sont privilégiés: Jérusalem et terre sainte. Il ne vient à l’idée de personne de parler d'Al Quds. Mais en même temps on nous parle de terre sainte».
Ce vocabulaire est d’autant moins sécularisé qu’il rappelle les liens que la France chrétienne, fille aînée de l’Eglise, entretenait avec Jérusalem, notamment pendant les croisades, souligne la sociologue en substance. «C’est un cadre surdéterminé qui affecte les jeunes français d’ascendance migrante et la manière dont ils perçoivent aujourd’hui Al-Quds. Je serais même tentée de dire qu’il y a aujourd’hui une hiérarchisation où la problématique d’Al-Quds est en quelque sorte subordonnée à la problématique palestinienne... Sinon comment expliquer qu’on en sait si peu sur la situation préoccupante voire alarmante de la ville mais que dans l’ordre des formes de mobilisation elle demeure subordonnée à une problématique, plus actuelle et plus mobilisatrice, qui est celle de Gaza ? S’il fallait nommer deux lieux emblématiques, ce serait d’abord Gaza puis Al-Quds.»
«Cela montre en quoi, au-delà de la géographie physique et géopolitique qui vient d’être décrite, il y a aussi une géographie imaginaire qui est à l’œuvre et qui mobilise beaucoup plus. Cette géographie imaginaire est travaillée par la France. On ne peut pas ignorer les dimensions françaises de cette géographie qui se porte vers la question palestinienne et qui, dans cette question, va inclure Al-Quds et le traitement qui en est fait depuis 1967» a-t-elle ajouté.
Alors quelle bataille pour Al-Quds en France? Comment éviter les chocs confessionnels et les écueils sectaires? La sociologue ne voit pas d’autre solution que le rempart laïc. «S’il fallait qu’à un moment donné Al-Quds prenne place dans le contexte français (et je ne suis pas là pour en juger d’autant qu’il ya d’autres problématiques tout aussi importantes et urgentes), je pense que le rempart de la laïcité – non pas au sens où la France l’a pratiquée mais au sens de la sécularisation – serait tout à fait efficace contre la confessionnalisation qui va à l’encontre d’une identification avec cette ville. S’il faut que la mobilisation au tour d’Al-Quds devienne pensable possible et puisse trouver un espace d’expression en France, alors le passage par ce qui est conçu comme  sécularisation, c’est-à-dire la liberté de culte et de croyance, permettrait effectivement de diffuser plus largement et de rendre plus légitime cet engagement pour ceux qui sont les plus susceptibles de s’en emparer». 
Plus une conclusion qu’un sage conseil. La nécessité de séculariser la bataille pour Al-Quds est d’autant plus évidente que la France s’est douloureusement laïcisée et demeure particulièrement tendue sur les approches confessionnelles. Croyait-elle si bien dire? Ce jour-là il n’y avait pas un seul militant laïc reconnu pour livrer la bataille d’Al-Quds!


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