Le village de Nabi Samuel – une tache palestinienne

Mahsanmilim (Aya Kaniuk & Tamar Goldschmidt)

www.mahsanmilim.com/nabi_samuel.htm

Pour comprendre que le mur n’est pas construit pour répondre à des besoins de sécurité mais pour fixer les futures frontières d’Israël, il suffit de regarder une carte. Une ligne claire passe à l’est de la Ligne Verte avec un seul but : intégrer au territoire israélien un maximum de colonies et de terre, et en exclure le plus possible de villages palestiniens avec un minimum de terre. Au milieu des colonies de Givat Ze’ev, Givon et Ramot, sur le tracé de la grand route réservée aux Juifs, ne reste qu’un seul petit village que le mur n’est pas parvenu à rogner hors du territoire. Une tache palestinienne à l’intérieur d’une continuité juive : le village de Nabi Samuel.

Issa avait seize ans, Kamal quatorze et Hadja Shoukriya approchait la quarantaine lorsqu’en 1967, les bombardements ont commencé. Le souvenir des massacres perpétrés en 1948 était vif et proche, et les gens redoutaient ce qui allait se passer avec l’arrivée des Juifs. Ils ont fui en masse vers la Jordanie : des frères d’Issa et de Kamal, et beaucoup d’autres de cette petite localité. Les bombardements d’un camp à l’autre passaient par-dessus leurs têtes. Issa et sa mère et son frère et plusieurs autres membres de la famille élargie se sont cachés dans une grotte près de Bir Nabala. Lorsqu’une dizaine de jours plus tard, ils sont rentrés chez, c’était pour découvrir que les soldats avaient mis les maisons à sac. Des pots de miel avaient disparu, des matelas, de la vaisselle. Tout avait été volé. Les maisons avaient été vidées de leur contenu. Mais bon, pour ce qu’il y avait, disent-ils. Et les maisons, en dehors de dégâts mineurs, étaient debout.

Ils ont poursuivi leur vie. Issa et sa mère, Kamal et sa mère, son frère et son beau-père (le frère muet d’Issa), et Hadja Shoukriya et ses parents (avec lesquels elle vivait depuis la mort de son mari et le mariage de ses filles), tous ont plus ou moins repris la vie qu’ils menaient avant. Les maisons du village étaient semées, pour la plupart, près de l’enceinte de la vieille mosquée. Même alors, c’était un petit village. Bâti à côté des ruines des anciennes maisons du village, détruites en 1917, lors de la guerre entre les Turcs et les Anglais, et que l’on voit en l’état aujourd’hui encore. En tout, 162 habitants étaient enregistrés avant la guerre.

Le 23 mars 1971, vers cinq ou six heures du matin, des troupes sont arrivées, avec des camions et des bulldozers, pour détruire le village de Nabi Samuel. « Vous avez une heure pour évacuer », leur a-t-on dit. Ils ont emportés ce qu’ils avaient le temps de rassembler, c’est-à-dire pas grand-chose, puis l’armée a entrepris de raser leurs maisons avec ce qui s’y trouvait. Le chien noir de Hadja Shoukriya n’avait pas voulu sortir. On avait essayé de le tirer dehors, on l’avait appelé, mais il refusait de sortir et a été enseveli sous les décombres.

« Pourquoi détruisez-vous notre maison », a demandé le jeune Kamal, ce qui lui avait valu de recevoir des coups. « Allez dans ces maisons », leur ont crié les soldats en les chassant vers un groupe de maisons plus à l’écart, en bordure du village, appartenant à des gens qui avaient fui en Jordanie pendant la guerre et qui étaient restées vides. C’est là qu’ils sont allés. Une chambre fut allouée à la mère d’Issa et sa famille, et une chambre à la mère de Kamal et sa famille. Une chambre l’une à côté de l’autre. Le village fut totalement détruit, le sol aplani et le terrain dénommé « parc ». « Vous êtes autorisés à construire des toilettes en tôles », leur a-t-on dit, et c’est ce qu’ils ont fait. Et depuis lors, on ne leur permet pas de bâtir.

Quelqu'un construit quelque chose, on le lui démolit. Il n’y a pas de permis de bâtir, on ne leur en délivre pas, et les gens sont contraints de construire sans permis, car ils ne peuvent s’en passer, parce que c’est leur terre, qu’il y a des enfants, que les enfants souhaitent eux aussi fonder une famille, qu’ils ont beau demander un permis, ils ne l’obtiennent pas, c’est systématique. Alors les différentes forces d’occupation démolissent, « conformément à la loi », la « construction illégale ». Sauf chez le moukhtar. Le moukhtar est un collabo.

Les autorités coloniales successives désignent quelqu'un parmi les villageois pour être leur laquais qu’elles dénomment « moukhtar ». Celui-là dispose de privilèges, en échange desquels il sert les objectifs du pouvoir contre les habitants. Ainsi, le moukhtar actuel et sa famille sont les seuls du village à posséder une carte d’identité bleue jérusalémite (les autres villageois ont une carte d’identité palestinienne) et à pouvoir, grâce à cela, aller travailler en Israël et se déplacer librement. C’est comme ça aussi qu’il peut, lui, contrairement aux autres habitants du village, construire sans crainte qu’on vienne démolir sa maison. Et cela alors que la maison qui se tenait auparavant au même endroit a été démolie par les autorités, « conformément à la loi ».

A Nabi Samuel, la fonction principale du moukhtar est d’aider concrètement à la prise de possession des terres et au transfert tranquille. Il contrefait la signature de défunts pour faire croire qu’ils ont vendu leur terre avant ou pour après leur mort ; il se trouve de faux témoins, fabrique des photos d’un chèque pour faire la preuve qu’une vente a eu lieu. Et comme les forces israéliennes « chargées de faire appliquer la loi » ne voient aucun intérêt à faire cesser la fraude, les faux témoignages sont acceptés sans hésitation même quand il est évident que quelque chose n’est pas normal, et les plaintes des habitants contre les falsifications sont déchirées et enterrées. L’un après l’autre, des lopins de terre sont vendus frauduleusement à des Juifs. Sur cent pourcents de terrain, cinq pourcents ont peut-être été réellement vendus, nous dit-on ; pour tout le reste, il y a contrefaçon. Les habitants ont des preuves écrites de toute cette infamie, mais malgré leurs tentatives de la dénoncer à la police, celle-ci n’est visiblement pas disposée, disent-ils douloureusement, à en venir à des actes, dès lors que la plainte vise des Juifs.

Kamal nous explique qu’il est né en 1957, quelques mois après la mort de son père en 1956, assassiné par des Juifs alors qu’il était occupé à la cueillette des olives de sa famille à Lifta. Les difficultés de la vie à Nabi Samuel l’ont poussé, une fois adulte, à chercher fortune en Jordanie où il s’est marié et où il a eu ses enfants. Et puis, un jour, sa mère qui vivait toujours à Nabi Samuel, a lu dans un journal qu’il vendait sa terre à des Juifs. Chose inacceptable. Et qui bien sûr n’était pas vraie. Il s’est trouvé un document contrefait selon lequel le père de Kamal aurait vendu, en 1954, sa terre à son fils Kamal qui n’était pas encore né. C’était trois ans avant sa naissance. Et encore un autre document censé montrer que Kamal avait vendu cette terre à quelqu'un d’autre et avait même touché une somme d’argent pour cela. Kamal dit que l’appareil judiciaire était prêt à accepter un argument aussi étrange et aussi irréel, avec un père qui lègue une terre à son fils qui n’est pas né… Comment savait-il qu’il aurait un fils et le nom qu’il porterait… et cela alors qu’il y avait d’autres fils dans la maison, déjà nés ceux-là, et qu’il aurait pu les faire hériter… Alors pourquoi justement lui qui est né après la mort de son père ? Alors que la famille soutient que rien de cela n’est vrai. « Comment peut-on se satisfaire d’un argument aussi branlant », demande Kamal.

C’est pour lui la preuve que même les forces chargées de faire appliquer la loi appartiennent à cette même conspiration. Que l’appareil judiciaire ne voit pas d’intérêt à réfuter ces fausses allégations, parce que la prise de contrôle des terres du village et leur transfert à une propriété juive constitue un objectif auquel cette institution collabore également. La police, l’armée et l’appareil judiciaire. Tous.

Parce qu’Israël ne veut tout simplement pas de Nabi Samuel, là.

Année après année, comme dans toute la Cisjordanie, les conditions sont rendues de plus en plus dures. Presque plus personne n’a de travail, parce que, pour la plupart, ils travaillaient en Israël et qu’aujourd’hui, la plupart des Palestiniens en âge de travailler ne sont pas autorisés à entrer en Israël pour y travailler. Ils en sont empêchés. Ils s’infiltrent en passant par les champs dans le but d’essayer de trouver du travail en dépit du danger représenté par les soldats qui leur font la chasse, qui les attrapent parfois, et les brutalisent le plus souvent, et ils sont contraints de payer des amendes, se retrouvent en prison, puis réessaient, parce qu’ils n’ont pas le choix.

La seule sortie du village mène à la route 436, une route de « l’apartheid », réservée aux Juifs et où il est interdit aux gens de Nabi Samuel de se déplacer. Actuellement, et apparemment pour peu de temps, les villageois peuvent se rendre au checkpoint de Ramot qui est sur cette route, et seulement là. Et au checkpoint, selon le bon vouloir des soldats, ils pourront ou ne pourront pas poursuivre à l’intérieur de l’enclave voisine, et à partir de là, par un long chemin, se rendre à Ramallah ou ailleurs. Personne n’est autorisé à venir en visite dans le village. Uniquement ceux dont la carte d’identité indique Nabi Samuel. C’est ainsi, par exemple, que le mari de la fille d’Issa ne peut l’accompagner pour rendre visite à sa famille.

Les gens hésitent à sortir du village parce que tout trajet leur prend des heures au lieu de minutes. Parce qu’il leur faut passer au checkpoint de Ramot qui, comme tous les checkpoints, sont là pour faire obstacle et brutaliser. Alors, si c’est possible, ils y renoncent. Cela fait un an et demi qu’Issa n’a pas rendu visite à son fils qui s’est établi, avec sa famille, à Bir Nabala, après qu’on leur a démoli leur maison, parce que tout simplement tout est trop difficile. Et long. Depuis plus d’un an, le petit-fils d’Issa se rend à l’école, à Beit Ikhsa, à dos d’ânesse. En général, ceux qui se marient ne reviennent pas au village. De toute façon, ils ne pourraient y habiter, parce qu’ils devraient forcément bâtir, que ce ne serait pas possible sans cela, et que ce qu’ils construiraient serait démoli, comme toujours. Plusieurs personnes, déjà, sont mortes, le cœur déchiré.

Le temps des habitants de Nabi Samuel est compté. En fait, lorsque le mur sera achevé autour des enclaves de Biddou et de Bir Nabala, ils vivront littéralement en prison. Fermée de toutes parts. Et on ne sait pas bien ce qui se passera, ni combien d’entre eux survivront à tous ces abus destinés à les faire partir de là, et au vol déterminé de leurs terres.

Issa nous a dit : « Je voudrais dire aux Juifs de ne pas acheter les terres de Nabi Samuel. Que tout ça est frauduleux. Que même si c’est enregistré au ‘tabou’ [cadastre], c’est mensonger. Et qu’ils n’achètent pas. Ce n’est pas légal. Je veux qu’ils le sachent ». Issa est sûr que si les Juifs savent qu’ils achètent une terre volée, appartenant en réalité aux habitants de Nabi Samuel, ils s’abstiendront de le faire. Et qu’ils restitueront les terres volées aux villageois.

Juste avant notre départ, un homme portant un chapeau de fantaisie, s’est approché de Kamal et Issa. Il leur a dit qu’il cherchait à se faire son chemin à travers champs pour essayer de trouver du travail peut-être en Israël ou dans une des colonies, et il leur a demandé de lire pour lui dans le Coran afin de lui porter chance.

Il y a quelque chose de fort et d’émouvant dans la manière dont le chien noir de Haja Shoukriya, qui ne voulait pas quitter sa maison et sa terre, et qui a sacrifié sa vie, constitue à la fois un souvenir et un symbole dans ce petit village.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)