02 juillet 2008
Le calme, c'est de la crotte

Le calme, c'est de la crotte
Gideon Lévy
Haaretz, 22 juin 2008
www.haaretz.
Version anglaise : Quiet is muck
www.haaretz.
Il est arrivé une grande catastrophe à Israël : la trêve est entrée en vigueur. Fini le feu, fini les roquettes Qassam, fini les assassinats ciblés, pour le moment du moins – bonnes nouvelles, porteuses d'espoir, mais reçues ici avec aigreur, d'une humeur sombre, presque de l'hostilité. Des politiciens, des chefs de l'armée et des commentateurs ont, à leur habitude, travaillé main dans la main pour nous vendre le cessez-le-feu comme un développement négatif, menaçant, désastreux. Même dans la bouche de ceux qui sont parvenus à cet accord, le Premier ministre et le Ministre de la Défense, vous n'avez pas entendu un mot d'espoir, tout juste occupés qu'ils sont à couvrir leurs arrières dans l'hypothèse d'un échec. Personne pour parler de chance. Tous ont parlé du risque, ce qui est sans fondement. Le Hamas s'armera ? Pourquoi justement dans une période de trêve ? Et sera-t-il le seul à s'armer ? Pas nous ? Et puis, peut-être s'armera-t-il, mais qu'il lui deviendra clair qu'il vaut mieux ne pas faire usage de ses armes, du fait des bénéfices que recèle la tranquillité ?
C'est difficile à croire mais une guerre qui éclate est accueillie ici avec davantage de sympathie, de compréhension, sinon d'enthousiasme, qu'un accord de cessez-le-feu. Lorsque les forces armées recherchent le combat, nos tam-tam font uniformément entendre des appels d'encouragement, exclusivement ; mais quand sonne la fin de l'alerte, quand à Sderot, on peut dormir tranquille, fût-ce pour une brève période, nous voilà tous inquiets. C'est assez dire l'aspect maladif de la société : le calme c'est de la crotte, l'essentiel c'est la guerre.
Avant même que l'accord ne soit obtenu, c'était à qui avancerait les perspectives les plus sombres : l'accord ne tiendra pas l'eau, il sera immédiatement rompu, le Hamas s'armera, Israël s'est incliné. Aucune de ces hypothèses n'est inévitable. Aucune de ces prophètes de malheur n'a été capable de proposer une meilleure alternative à la trêve, sinon toujours plus de sang versé des deux côtés, pour rien.
La trêve obtenue ne tiendra que si elle est le point de départ d'autres développements positifs. Pour cela, elle a besoin, par-dessus tout, d'un vent favorable, de bonne volonté et de déclarations constructives et non pas destructrices. Si nous persistons dans l'aigreur, la vision pessimiste finira par se réaliser. Beaucoup dépend de nous.
Le Hamas voulait une accalmie, parce qu'elle sert ses objectifs. Ce n'est pas nécessairement mauvais pour Israël. Quelques mois de calme, avec aussi la levée du terrible blocus de Gaza, sont susceptibles de créer une réalité nouvelle. Les protestations de Noam Shalit sont compréhensibles mais c'est précisément dans la nouvelle atmosphère de la trêve qu'il sera possible d'arriver enfin à la libération espérée de son fils et à la libération de centaines de Palestiniens – deux développements positifs pour les deux peuples. Oui, le jeu a somme nulle entre eux et nous est fini depuis longtemps. Dommage seulement que nous ne l'ayons pas intériorisé. Et oui, même une libération de prisonniers palestiniens – démarche toujours présentée chez nous comme un « prix » – peut être aussi un succès pour Israël et pas seulement pour les Palestiniens. Une vie nouvelle, un peu meilleure, à Gaza, assurera une nouvelle vie en Israël également. Ce n'est pas pour rien que les journées de la brèche dans la clôture à Rafah ont été les plus calmes qu'aura connues le Néguev en deux ans.
Dans le sillage de la trêve, est susceptible de s'établir un gouvernement d'union palestinien qui sera un partenaire véritable et non pas une fiction, et représentant le peuple palestinien tout entier, et pas juste sa moitié. C'est vrai que le Hamas n'abandonnera pas rapidement ses positions intransigeantes mais, sous l'égide d'un gouvernement d'union, il pourrait surprendre, au moins de manière passive. Un accord avec un tel gouvernement ne serait pas un accord de marionnettes comme celui, entre Ramallah et Jérusalem, appelé « accord plate-forme ». Si on y parvenait, ce serait un véritable accord. L'accord de trêve a déjà démontré qu'Israël n'était pas seul à être prêt à mener des négociations avec le Hamas mais que le Hamas était également prêt à ce que se tiennent des négociations avec Israël. N'est-ce pas là une bonne nouvelle ?
Si j'étais Premier ministre, du genre à penser que sans solution à deux Etats, Israël ne pourra continuer d'exister comme l'a déclaré Ehoud Olmert, je ferais tout pour appliquer le cessez-le-feu immédiatement, y compris en Cisjordanie. Ce qui n'est absolument pas clair, c'est la raison pour laquelle l'obtention d'une trêve à Gaza sans son élargissement à la Cisjordanie est tenu pour une réussite israélienne. Un succès ? Une catastrophe. Tant qu'on n'arrivera pas à une trêve en Cisjordanie, la trêve de Gaza sera fragile. A Gaza, on ne pourra pas se taire sur les violences israéliennes en Cisjordanie. Est-ce là la raison pour laquelle Israël ne veut pas d'un élargissement de la trêve ?
La conception même qui s'est enracinée chez nous et selon laquelle une trêve équivaut à une reddition mérite un nouvel examen. Notre force réside-t-elle seulement dans les assassinats ? Ne sommes-nous tournés qu'en direction d'effusions de sang ? L'opposition à une trêve en Cisjordanie nous apprend aussi, une fois de plus, qu'Israël ne comprend que le langage de la force: il ne sera d'accord pour une trêve en Cisjordanie qu'après que des roquettes Qassam auront également été tirées à partir de là. Quel message est ainsi transmis aux Palestiniens ? Vous voulez aussi une trêve en Cisjordanie ? Envoyez des roquettes Qassam sur Kfar Saba.
Il s'agit alors de quelque chose de beaucoup plus profond et étendu qu'un accord de cessez-le-feu. Il s'agit de l'image d'Israël. La réponse israélienne négative à la trêve éveille une fois de plus un lourd soupçon : peut-être, en fait, Israël ne veut-il pas la paix ?
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
Un porte-parole du Hamas optimiste au sujet de la trêve

Un porte-parole du Hamas optimiste au sujet de la trêve
Avi Issacharoff
Haaretz, 19 juin 2008
www.haaretz.
Version anglaise : Hamas spokesman voices rare optimism regarding Gaza truce
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A l'encontre des voix pessimistes qui se font entendre en Israël, il est possible d'entendre, au sein du Hamas, des évaluations optimistes quant aux chances du cessez-le-feu – et même quant à un accord de paix.
« Rien n'est impossible », dit Salah Al-Bardawil, représentant du Hamas au Parlement palestinien et porte-parole du groupe dans la Bande de Gaza, à propos d'une possibilité d'accord de paix entre Israël et son organisation à la suite du cessez-le-feu, la « tahadiyeh », entré en vigueur hier. S'il est vrai qu'en Israël, on entend des voix pessimistes quant aux chances de succès du cessez-le-feu, les choses paraissent un petit peu différente du côté palestinien et en particulier au sein du Hamas.
A la différence de plusieurs de ses amis du Hamas, Salah Al-Bardawil n'est pas frappé d'horreur quand on évoque, en les rapprochant, les mots « paix » et « Israël ». « Le monde arabe a déjà, dans le passé, tendu la main à la paix avec les Israéliens », dit-il, « Les idées d'Ahmed Yassin (fondateur et ancien dirigeant du Hamas – A. I.) qui soutenait un cessez-le-feu de 15-20 ans, étaient aussi des idées de paix et non des idées de guerre. Les gens du Hamas qui disent que jamais il n'y aura la paix avec les Israéliens, s'expriment ainsi du fait de leur scepticisme quant aux intentions des dirigeants israéliens. De votre côté, vous êtes tous à dire que la 'houdna' est une occasion pour le Hamas de réduire le décalage militaire, mais il s'agit d'une occasion historique pour Israël et pour tous les camps de vivre en paix, et de bâtir un avenir pour les générations futures. »
Salah Al-Bardawil, un professeur de littérature de 49 ans, de Khan Younis, membre du Hamas depuis 20 ans, prend néanmoins soin de ne pas paraître trop optimiste. Au cours d'un entretien téléphonique, il a dit que « après des années de lutte, chacun des camps doute que l'autre soit disposé à observer le cessez-le-feu. On dit, chez vous, que les petites factions sont susceptibles de torpiller le cessez-le-feu, mais toutes les organisations se sont engagées à l'observer. L'expérience montre que lorsque le Hamas prend des engagements, il veille scrupuleusement sur ceux-ci. »
Et si des roquettes sont tirées en direction d'Israël ? Que ferez-vous de ceux qui les auront tirées?
« Je ne dis pas que nous déploierons des forces à la frontière ni que nous deviendrons l'Autorité Palestinienne, qui travaille à sauvegarder les intérêts sécuritaires d'Israël. Mais nous avons pris une décision – celui qui lancera des missiles en direction d'Israël le fera sans autorisation. C'est à son organisation de s'occuper de lui. S'il s'agit de quelqu'un n'appartenant à aucune organisation, des mesures seront prises à son encontre. Celui qui enfreint la décision prise par les factions sur un cessez-le-feu porte atteinte aux intérêts palestiniens et nous en agirons avec lui en conséquence. »
Salah Al-Bardawil n'est pas la seule voix optimiste, au sein du Hamas, sur la question du cessez-le-feu. L'organisation a, actuellement, clairement intérêt à le respecter, dans la mesure où les conditions du cessez-le-feu la servent. L'ouverture des points de passage et la levée du blocus de la Bande de Gaza, sans limitations à la poursuite du renforcement du Hamas, expliquent peut-être les pronostics favorables quant à l'avenir des relations entre Israël et le « Hamastan ».
« Les rapports entre Israël et le Hamas sont aujourd'hui des rapports d'ennemis », explique Salah Al-Bardawil, « mais déjà dans le passé, lors de négociations menées entre le Hamas et le Fatah, nous nous étions entendus sur un 'accord de réconciliation nationale' selon lequel l'Etat palestinien serait établi dans les frontières de 1967. Israël ne peut pas manquer un tel accord venant du Hamas, sinon viendra une idéologie plus radicale que celle du Hamas. Israël doit comprendre que le Hamas constitue aujourd'hui un facteur qui fait contre-poids aux voix radicales et incontrôlées au sein du monde arabe et musulman. »
Il est malgré tout difficile d'ignorer les voix des plus faucons au sein du Hamas, qui voient dans le cessez-le-feu une pause profitable à un renforcement militaire en vue d'un avenir où il s'agit d'effacer Israël de la carte. Selon Salah Al-Bardawil, les membres du Hamas qui s'expriment en ces termes rapportent en fin de compte des idées religieuses. « On ne peut pas changer des fois religieuses », dit-il, « mais le conflit qui nous oppose à Israël est politique et pas religieux ».
Mais alors pourquoi ne pas reconnaître Israël ?
« Nous ne répéterons pas les erreurs du Fatah en nous lançant dans l'aventure d'une reconnaissance d'Israël. Aujourd'hui encore, on ne voit pas clairement ce que sont les frontières de cet Etat. Il est encore trop tôt pour parler de négociations avec Israël. Le cessez-le-feu est une espèce de reconnaissance de fait de cette entité, de même qu'Israël reconnaît de facto l'existence du Hamas. Nous ne pouvons nier la réalité de son existence. »
Qui a gagné et qui a perdu avec ce cessez-le-feu ?
« L'accord répond aux intérêts des deux camps. Personne n'a gagné, mais l'accalmie est utile à Israël et au Hamas. Par la nature des choses, chaque partie tente de présenter la démarche comme étant comme une victoire pour lui et s'enorgueillit de ses succès. Au bout du compte, tout le monde y a gagné, sinon il n'y aurait pas eu d'accord de cessez-le-feu. »
On s'égare
Sans surprise, l'accord de cessez-le-feu entraîne pas mal de frustration parmi les membres du Fatah et de l'Autorité Palestinienne. « Israël s'est incliné devant les 'combattants de la liberté' du Hamas. C'est une grande victoire pour les organisations islamiques, à la suite de celle du Hezbollah au Liban », a dit un ancien haut responsable du Fatah dans la Bande de Gaza qui a préféré rester anonyme.
La critique des responsables du Fatah à l'encontre du cessez-le-feu ne s'exprime pas ouvertement – peut-être parce que, officiellement, l'Autorité Palestinienne appuie la démarche – mais elle s'entend de tous côtés. De l'avis de beaucoup au sein de l'Autorité et du Fatah, le gouvernement d'Ehoud Olmert a rendu un fier service aux relations publiques du Hamas, du fait même de cet accord de cessez-le-feu. Selon eux, le Hamas présentera l'accalmie comme une victoire de la politique du « refus », Israël sera dépeint comme une entité faible construite de « toiles d'araignées », et le Président de l'Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, perdra quasiment toute pertinence. A leur estimation, d'ici six mois, le Hamas exigera une trêve en Cisjordanie également, et Israël, qui cherchera à éviter une nouvelle confrontation militaire, cèdera à la pression violente de l'organisation islamique.
Mais un homme du Fatah est néanmoins resté optimiste quand on lui a demandé si le cessez-le-feu affaiblirait le Fatah. Selon lui, la trêve est trop fragile pour tenir et modifier la situation. « Il est actuellement difficile de parler d'un contrôle absolu du Hamas dans la Bande de Gaza, si bien qu'il se peut fort bien que les petites organisations rompent le cessez-le-feu », a-t-il dit. « D'un autre côté, je suis sûr également qu'Israël ne maintiendra pas le cessez-le-feu. En outre, pour le moment en tout cas, il semble que le passage de Rafah restera fermé. Sans cette ouverture, le cessez-le-feu ne tiendra pas longtemps. »
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
Les Américains payent le prix d'une stratégie stupide

Les Américains payent le prix d'une stratégie stupide
entretien avec Nassar Ibrahim, écrivain et journaliste palestinien, directeur du centre d´information alternative AIC à Beit Sahour, près de Bethléem, Palestine.
Interview: Mireille Court et Chris Den Hond
Une résistance globale
Nous devons voir la résistance comme une résistance globale. Ceux qui se battent en Irak, au Liban et en Palestine font face aux mêmes types de problèmes. Nous avons besoin de davantage de coordination au moins pour cristalliser les points communs importants. Peut être qu´après la victoire sur les forces impérialistes, il y aura des divergences sur les questions sociales, culturelles ou économiques. Mais dans la période actuelle, la question sociale est fortement liée à la situation politique : la colonisation de la région. Je suis assez optimiste maintenant. Si vous m´aviez posé la question en 90 ou 91, je ne savais pas comment les choses allaient évoluer, à l´époque j'aurais été pessimiste. Mais maintenant je vois que les Nord américains, malgré toute leur puissance, s´affrontent à une énorme résistance. Cela signifie qu´historiquement ils n´arriveront pas à réarranger le monde à leur convenance. Je pense que la discussion interne à la société américaine reflète la crise de la politique Nord américaine dans le monde. L´Etat iranien, malgré la question de l´arme nucléaire, parvient à résister. La Russie n´approuve pas la politique des USA en Europe de l´Est. Cela signifie la fin de la stratégie d´une super puissance unique qui dominerait le monde.
Pas une République bananière
Finalement c´est dans le monde arabe que l´on trouve les groupes arabes, islamistes, nationalistes ou d´extrême gauche qui sont les mouvements politiques les plus actifs face à la stratégie américaine. Le Moyen Orient ne sera pas une république bananière aux ordres des USA. C´est clair maintenant après ce qui s´est passé à Bagdad. Maintenant les USA pensent seulement à éviter la défaite. Ils ne cherchent plus à détruire la Syrie, le Liban, l´Iran et la Palestine, ils veulent seulement éviter la défaite. Cela me rend très optimiste, pas pour les prochaines années, mais je pense que la stratégie américaine a atteint son sommet, ils ne peuvent pas aller plus haut. Ils ne peuvent que redescendre et la descente a déjà commencé. Fukuyama avec sa "fin de l´histoire" est lui-même fini. Maintenant ils se retirent et ils démissionnent, comme Wolfowitz, Bolton, Rumsfeld.
Qu´est ce que cela exprime? Ils n´ont pas gagné. Leur stratégie a échoué.
Et l´Autorité palestinienne?
S´ils continuent comme ça, ce serait mieux pour eux qu´ils démissionnent. Ils ne font rien d´autre que de la gestion municipale. Ils n´arrivent même pas à gérer la question de l´eau et de l´électricité. Politiquement ils n´arrivent strictement à rien. L´unité palestinienne a éclaté en Cisjordanie et à Gaza. De quelle Autorité palestinienne parlons nous ? La seule fonction de l´Autorité palestinienne c´est de recevoir de l´argent quand le Quartet (les USA, l´UE, la Russie et l´ONU) décide "d´aider" les pauvres Palestiniens. Cela nous fait penser à la politique israélienne des années 80 du siècle dernier, quand ils utilisaient les conseils de village palestiniens pour gérer les questions sociales et économiques. Si c´est ça le rôle de l´Autorité, alors il vaut mieux revenir à l´occupation directe. Au moins les Israéliens auront la responsabilité de mon approvisionnement en eau et en électricité. Mais en fait, démission ou pas, ce n´est pas très important à mes yeux. Pour les choses administratives, qu´ils restent, mais politiquement, ils ne servent à rien. J´avais des divergences avec Arafat, comme beaucoup d´entre nous, mais parfois Arafat disait : "Non, je ne peux pas, désolé." Ils l´ont écrasé parce qu´ils avaient besoin de quelqu´un qui dise toujours oui. Mahmoud Abbas n´a jamais dit non. Il va de négociation en négociation et encore et encore sans jamais rien obtenir.
Deux choix fondamentaux
La stratégie américaine a été très dure, très agressive au Moyen Orient, jusqu´au point où ils ne laissaient pas vraiment d´espace pour le développement des forces démocratiques. Pendant que les attaques étaient très violentes, très sanglantes en Palestine, en Irak, au Liban et en Afghanistan, au Moyen Orient en général, les Américains n´ont laissé aucun espace aux forces démocratiques. Les peuples et leurs groupes politiques se sont trouvés devant deux choix : soutenir les groupes les plus pragmatiques comme le Fatah ou les régimes arabes qui disent : "Les Américains sont les dieux du monde, nous devons composer avec eux. Ce qu´ils veulent donner, nous l´acceptons." Ou bien s´impliquer dans des affrontements stratégiques sanglants et dire : "Nous devons leur faire face. C´est eux ou nous. Pas de compromis."
La propagande américaine et européenne a créé une polarisation au Moyen Orient avec des slogans comme: "Qui n´est pas avec nous est contre nous", "les axes du mal", "l´islamo phobie", "les musulmans contre les chrétiens", "le choc des civilisations"
Les Américains payent le prix de cette stratégie stupide, car ils n´arriveront pas à démocratiser le monde arabe comme ils en rêvaient. Ils ont envahi l´Irak il y a 5 ans avec le slogan : ce sera l´effet domino. "Quand le régime de Saddam Hussein s´effondrera, tous les régimes arabes qui s´opposent à notre stratégie, comme la Syrie et l´Iran, ainsi que certains mouvements de résistance au Liban et en Palestine, tous plieront." Mais cette analyse était erronée.
L´importance de l´Irak
L´Irak est un état fort et sa société est forte aussi. Les Irakiens et la nation ont leur dignité. Ils ne permettront jamais à des étrangers de les contrôler. Les Américains payent un prix lourd là bas, en termes de sang versé. Tous les jours, deux ou trois soldats américains sont tués, sans parler des blessés. Ils ont perdu plus de 4000 hommes. Des chercheurs américains ont évalué les pertes financières à trois trillions de dollars, et maintenant l´économie américaine entre en récession. Je me souviens des nombreuses occasions où Mr Bush a prédit et proclamé la victoire. Après trois et quatre ans de guerre, il a affirmé : "nous sommes victorieux", mais les combats continuent sur le terrain. Il y a un mois, il a déclaré : "Ce serait une catastrophe si l´OTAN étain vaincu en Afghanistan.
Les Américains et les Palestiniens savent que Hamas n´est pas aussi extrémiste qu´il le semble dans les médias. C´est une organisation très pragmatique et très intelligente. Par exemple Hamas a annoncé hier qu´ils étaient prêts à accepter un Etat palestinien sur les frontières de 67, sans toutefois reconnaître Israël.
Quelle relation entre la gauche et le mouvement islamique au Moyen Orient?
Je pense que quand nous parlons du mouvement politique islamique, nous devons distinguer deux groupes. D´un côté le véritable mouvement politique et social islamiste, qui est très présent dans les sociétés arabes et dans la société palestinienne, comme le Hamas, les Frères musulmans en Egypte, en Jordanie, au Soudan, le Hezbollah au Liban et le mouvement islamiste en Irak. D´un autre côté il y a les groupes islamistes extrémistes comme Al Qaïda, les Talibans et d´autres groupes qui sont très fondamentalistes, très étroits d´esprit, qui voient les affrontements comme des conflits entre les religions. Les causes de ce conflit ne sont pas une question de Christianisme et d´Islam, d´Ouest et d´Est. Cela peut apparaître comme ça en surface, mais en fait il reflète des contradictions économiques, politiques et sociales, ainsi que des contractions de classe.
Nous devons regarder le mouvement islamique comme le Hamas dans la société palestinienne et les autres mouvements dans les pays arabes que j´ai mentionnés, comme un mouvement social et politique original qui a émergé des sociétés arabes en réaction à la stratégie impérialiste américaine au Moyen Orient et aussi comme le résultat de l´échec historique du programme et du projet nationaliste et de gauche. Pour résister à la stratégie impérialiste au Moyen Orient, les gens ici utilisent ce qu´ils ont. Ils utilisent leur culture et la religion au Moyen Orient est un élément important de leur culture. C´est la raison de l´impact du mouvement islamique sur les sociétés arabes et Palestinienne où il a un fort enracinement au niveau politique, social et culturel. Si nous parlons de résistance, nous devons inclure ces groupes qui sont une partie organique du mouvement social et politique dans nos sociétés. Nous ne pouvons pas leur tourner le dos.
Il y a une base commune de travail avec le mouvement national islamique, c´est la résistance aux attaques de l´impérialisme. Mais nous sommes bien sûr opposés aux choix sociaux du mouvement islamique. Je pense qu´il y a un espace de travail en commun dans la période, pour faire face à la situation actuelle. Mais cela met une grosse pression à l´intérieur des groupes de gauche pour une réévaluation de leur stratégie. Pourquoi sommes nous si faibles en dépit des énormes contradictions politiques, sociales et économiques sur le terrain? Un des problèmes, c´est le développement de l´idéologie, parce que beaucoup d´entre eux voient le marxisme ou l´idéologie de gauche comme le Coran ou la Bible, immuable. Ils attendent de Marx, Engels ou Trotsky des réponses à des questions d´aujourd´hui, 150 ans plus tard. C´est stupide. Les groupes de gauche doivent garder leur approche historique du changement politique et en même temps ils devraient analyser les nouvelles contradictions de la période pour reconstruire le camp de la révolution et des forces révolutionnaires. Nous faisons partie d´un monde globalisé. Nous ne sommes pas seulement des marxistes à Ramallah ou des militants de gauche à Bethléem. Je me souviens du beau slogan "Prolétaires de tous les pays, unissez vous !"
Les quatre dimensions de l’oppression des Palestiniens

Les quatre dimensions de l’oppression des Palestiniens
L’article qui suit est le dernier que je mets en ligne avant mon départ. Je ne tenterai pas ici l’impossible résumé de ces 11 semaines passées dans les territoires palestiniens. Il s’agira plutôt d’essayer de présenter de manière synthétique ce qui constitue selon moi les quatre déclinaisons essentielles de l'oppression israélienne.
Chacun sait que depuis 2002, Israël a entrepris de construire un gigantesque Mur en Cisjordanie. Ce que l’on remarque moins souvent, c’est que ce Mur de Béton n’est pas le seul Mur construit par l’Etat d’Israël, même s’il est le plus visible d’entre tous. Les Palestiniens se heurtent en effet aujourd’hui à quatre Murs, qui leur interdisent de mener une existence digne et de voir leurs droits nationaux satisfaits : un Mur de Fer, un Mur de Barbelés, un Mur de Verre et un Mur de Béton.
Le Mur de Fer : l’armée israélienne
« A part ceux qui ont été virtuellement "aveugles" depuis l'enfance, tous les sionistes modérés ont compris depuis longtemps qu'il n'y a pas le moindre espoir d'obtenir l'accord des Arabes de la Terre d’Israël pour que la "Palestine" devienne un pays avec une majorité juive.(…)
La colonisation sioniste, même la plus limitée, doit soit se terminer, soit être menée à bien au mépris de la volonté de la population autochtone.
Cette colonisation ne peut, par conséquent, continuer et se développer que sous la protection d'une force indépendante de la population locale : un mur de fer que la population autochtone ne pourra pas franchir » 1.
Ces lignes ont été écrites au début des années 20 par Vladimir Jabotinsky, dirigeant du courant « sioniste révisionniste » duquel seront issus le Likoud et, entre autres, les Premiers Ministres Begin, Shamir ou Sharon. Elles exposent la doctrine du « Mur de Fer » : dans la mesure où les Arabes de Palestine s’opposeront à l’établissement d’un Etat juif sur un territoire dans lequel ils sont largement majoritaires, le mouvement sioniste doit se doter d’une puissante force armée, soutenue par les pays impérialistes, qui favorisera la colonisation et qui, le moment venu, permettra d’imposer le fait accompli aux autochtones.
Malgré la position minoritaire du courant révisionniste dans le mouvement sioniste (dominé par les Travaillistes de Ben Gourion), la doctrine du Mur de Fer fait de nombreux émules et est celle qui, dans les faits, conduit à la création de diverses milices juives armées, les plus célèbres étant la Haganah (créée en 1920), l’Irgoun (1931) et le Groupe Stern (1940). Ces milices terrorisent les habitants arabes et sont responsables du départ forcé de 800 000 d’entre eux au cours des années 1947-1949. C’est le groupe Stern, dirigé par Menahem Begin, qui commet le massacre de Deir Yassine en avril 1948. Après la Déclaration d’indépendance d’Israël, la Haganah constituera l’ossature de l’armée israélienne, « Tsahal », qui absorbera rapidement les autres milices.
Dès les origines de l’Etat d’Israël, la composante militaire a joué un rôle-clé, permettant le nettoyage ethnique indispensable à la constitution d’un Etat juif sur un territoire majoritairement peuplé de non-Juifs. Le Mur de Fer, l’armée, demeure aujourd’hui l’un des piliers fondamentaux de la politique israélienne. La liste des Généraux devenus ministres ou Premiers Ministres est trop longue pour être citée ici. On mentionnera à titre d’exemple le Général Allon, le Général Dayan, le Général Rabin, le Général Sharon, le Général Barak, le Général Ben Eliezer, le Général Zeevi ou le Général Mofaz… Dans l’actuelle Knesset, les Généraux représentent 10% des élus. Et lorsque les Généraux rejoignent la vie politique, ils n’en demeurent pas moins des militaires et leurs décisions et grandes orientations s’en ressentent, comme l’a largement démontré la regrettée Tanya Reinhardt 2.
En outre, « Israël est le seul pays démocratique dans lequel le commandant en chef de l’armée assiste à toutes les réunions du gouvernement » 3. Qui plus est, « Les généraux ont une arme qu’aucun homme politique ne peut se permettre d'ignorer : le contrôle absolu des médias. Presque tous les "correspondants militaires" et les "commentateurs militaires" sont les serviteurs obéissants du commandement en chef, publiant, comme si c’était leur propre opinion, les instructions du chef d’état-major et de ses généraux » 4. Cette mainmise des Généraux sur les médias permet d’entretenir un climat de peur permanente dans un société traversée de contradictions mais au sein de laquelle la crainte de l’agression étrangère et l’unité nationale derrière les opérations militaires jouent un rôle de ciment. Elle légitime en outre un budget militaire faramineux : les dépenses militaires par habitant sont 15 fois plus élevées en Israël qu’aux Etats-Unis. L'armée israélienne est une des plus importantes armées mondiales, elle est de très loin la première force militaire de la région et la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient.
Le Mur de Fer voulu par Jabotinsky, entendu comme une puissante force armée jouant un rôle central dans le développement du projet sioniste, soutenue par les pays impérialistes, existe donc bel et bien. Il se matérialise aujourd’hui par l’occupation militaire de la Cisjordanie et l’encerclement de Gaza. Les Palestiniens des territoires occupés en sont les premiers témoins et les premières victimes. Les décisions les concernant, qui ont guidé la politique répressive des autorités d’occupation au cours des 60 dernières années, et leur confrontation quotidienne avec l’armée, sur les checkpoints, lors des incursions ou à l’occasion des milliers de procès devant des tribunaux militaires, sont la tragique illustration de cette première dimension de l’oppression israélienne : imposer par la force le fait accompli sioniste.
La tâche assignée au Mur de Fer, définie par Jabotinsky il y a 85 ans, est plus que jamais d’actualité : « Nous prétendons que le Sionisme est moral et juste. Et puisqu'il est moral et juste, la justice doit être rendue, peu importe que Joseph, Simon, Ivan ou Ahmed soit d'accord ou non » 5.
Le Mur de Barbelés : les Camps de réfugiés
« La terre d’Israël est habitée par les Arabes. (…) Nous devons nous préparer à les expulser du pays par la force des armes, tout comme l’ont fait nos pères avec les tribus qui y vivaient, sinon, nous nous trouverons face à un problème, représenté par la présence d’une population d’étrangers, nombreuse, à majorité musulmane, qui se sont habitués à nous mépriser depuis des générations. Aujourd’hui, nous ne représentons que 12% de l’ensemble de la population, et nous ne possédons que 2%, seulement, de la terre » 6 déclarait dès la fin du 19ème Siècle Israel Zengwill, l’un des premiers collaborateurs de Theodor Herzl, considéré comme le « père fondateur » du sionisme. La Palestine n’était pas, contrairement à la formule popularisée par le mouvement sioniste, « une terre sans peuple ». Les sionistes en avaient conscience et ont donc dès le départ envisagé l’expulsion des autochtones afin de permettre la constitution d’un Etat juif.
Le plan de partage de 1947 attribue un peu plus de 55% de la Palestine à l’Etat juif. L’objectif non dissimulé des dirigeants sionistes est la conquête de l’ensemble de la Palestine : « L'acceptation de la partition ne nous engage pas à renoncer à la Cisjordanie. On ne demande pas à quelqu'un de renoncer à sa vision. Nous accepterons un Etat dans les frontières fixées aujourd'hui ; mais les frontières des aspirations sionistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter » (David Ben Gourion) 7. Mais les Juifs ne représentent qu’un tiers de la population. Le nettoyage ethnique est donc inévitable.
Les travaux des historiens palestiniens, puis des nouveaux historiens israéliens, notamment Ilan Pappe et Benny Morris 8, ont établi que ce sont ainsi environ 800 000 Palestiniens qui ont été chassés de leur terre lors de la grande expulsion de 1947-1949, la « Nakba ». Ils ont en outre démontré que cette expulsion n’était pas un dommage collatéral de la guerre israélo-arabe de 1948 mais qu’elle était le résultat d’un plan précis, le plan Daleth, visant à nettoyer la terre de Palestine du plus grand nombre possible de ses habitants arabes. C’est ainsi que plus de la moitié des 800 000 expulsions ont eu lieu avant le début de la guerre, ce qui invalide la thèse communément répandue des villageois fuyant les combats entre armées arabes et armée israélienne.
Les réfugiés ont-ils tous fui sous la menace directe des milices juives ou certains d’entre eux ont-ils abandonné leurs terres par peur des massacres ? Ceux qui contestent la thèse de l’expulsion font de cette question un enjeu crucial et se réfèrent constamment à d’introuvables enregistrements radios démontrant que les régimes arabes ont appelé les Palestiniens à fuir leurs terres. Au-delà du fait que les travaux historiques les plus récents ont largement démontré le caractère programmé et systématique des expulsions, ce « débat » n’est qu’un contre-feu allumé afin de détourner l’attention d’une vérité historique que personne ne peut contester : quelles que soient les motivations qui ont poussé chacun des réfugiés à s’enfuir, aucun d’entre eux n’a jamais pu retourner sur sa terre.
Il en va de même des centaines de milliers d’autres Palestiniens qui ont rejoint le contingent des réfugiés lors des autres vagues d’expulsion, notamment en juin 1967. Il y a aujourd’hui d’après les chiffres officiels de l’ONU plus de 4.5 millions de réfugiés palestiniens. Il existe 59 camps, pour certains encore entourés de barbelés, à Gaza (8 camps), en Cisjordanie (19), en Jordanie (10), en Syrie (10) et au Liban (12). A ce chiffre s’ajoutent les réfugiés non enregistrés à l’UNRWA. D’après le Palestinian Central Bureau of Statistics (PCBS), il y a aujourd’hui à travers le monde environ 7 millions de réfugiés palestiniens, sur une population totale d’un peu plus de 10 millions.
Plus des 2/3 des Palestiniens sont donc des réfugiés à qui Israël dénie le droit de revenir sur leurs terres. Ce qui faisait dire à Hussam Khadr, membre du Fatah au Camp de Balata, ancien député aujourd’hui emprisonné, que « la cause palestinienne est la cause des réfugiés ». C’est ce qui autorise aussi tout observateur un peu sérieux de la question palestinienne à dire que tout « règlement » faisant l’impasse sur les revendications de la reconnaissance de l’expulsion et du droit au retour est chimérique et/ou malhonnête. Le Mur de Barbelés qui enferme près de 70% du peuple palestinien dans des Camps et dans un statut de réfugiés permanents est le second volet incontournable de l’oppression générée par Israël.
Le Mur de Verre : le statut des Palestiniens de 48
« Il y a des citoyens arabes dans l’Etat d’Israël. C’est notre principal souci. Qu’on en finisse à Gaza. Qu’on en finisse en Judée et en Samarie [en Cisjordanie]. Nous nous retrouverons alors face à notre principal souci » (Gideon Ezra, actuel Ministre israélien de l’Environnement, membre du parti Kadima) 9.
Un troisième Mur enferme la population palestinienne et constitue un aspect souvent sous-estimé ou volontairement négligé de l’oppression israélienne. C’est le « Mur de Verre », pour emprunter une image du journaliste Jonathan Cook, qui enferme les Palestiniens de 1948, les mal-nommés « Arabes israéliens ».
La minorité palestinienne en Israël, estimée à 1.3 millions de membres (soit un peu moins d’1/5ème de la population israélienne), se compose des Palestiniens qui sont demeurés dans les terres conquises par Israël en 1947-1949 et de leurs descendants. La façon dont Israël traite cette minorité et les mesures radicales qu’une grande partie de l’establishment sioniste souhaiterait prendre à son encontre sont révélatrices de l’indépassable contradiction entre la réalisation du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en Palestine et la satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien.
Soumis à la loi martiale de 1949 à 1966, les Palestiniens d’Israël jouissent depuis 1967, en théorie, des mêmes droits que tous les Israéliens. En théorie seulement car les discriminations, si elles ne sont plus inscrites dans la loi, persistent et se développent. Du Ministère des Affaires Religieuses qui n’attribue que 2% de son budget aux communautés palestiniennes d’Israël et qui refuse d’accorder des crédits pour les cimetières « non-juifs » aux nombreuses municipalités qui s’abstiennent d’utiliser l’arabe pour la signalisation routière, les cas de discrimination institutionnelle sont légion.
Si l’on y ajoute la discrimination à l’embauche, au logement ou la faiblesse des crédits alloués par l’Etat pour le développement économique et social des villes et villages arabes (54.8 % des Palestiniens de 48 vivent en dessous du seuil de pauvreté contre 20.3 % des Juifs), voire même la non-reconnaissance de l’existence de certains de ces villages, se dessine un système de discriminations paralégales que Jonathan Cook appelle un « Mur de Verre ». Un « Mur de Verre » car, s’il enferme bel et bien les Palestiniens d’Israël dans un statut de sous-citoyens, il demeure invisible et autorise Israël à affirmer être un Etat démocratique et non-discriminatoire.
Les politiques discriminatoires vis-à-vis des Palestiniens sont souvent assumées par les dirigeants israéliens au nom de l’intérêt supérieur de la construction de l’Etat juif. Ainsi Ariel Sharon affirmait-il en 2002 que tandis que les Juifs jouissent des droits sur la terre d’Israël, les Palestiniens jouissent de droits dans l’Etat d’Israël. On comprend mieux pourquoi la revendication démocratique élémentaire portée par Azmi Bishara, ancien député palestinien à la Knesset, de la transformation d’Israël en un « Etat de tous ses citoyens », inquiète tous ceux qui tentent de dissimuler qu’Israël, loin d’être « juif et démocratique » est plutôt, selon le mot d’un autre député, Ahmed Tibi, « démocratique à l’égard des Juifs et juif à l’égard des Arabes ».
Les Palestiniens d’Israël et leurs droits nationaux sont un obstacle à l’édification d’un Etat juif en Palestine. D’où leur enfermement dans un statut de sous-citoyens, constamment accusés de conspiration contre Israël, phénomènes qui se sont accélérés depuis septembre 2000. Si le rêve sioniste d’un « Grand Israël », débarrassé de la population palestinienne, a fait long feu, certains dirigeants israéliens, agitant la menace démographique, n’hésitent pas à comparer les Palestiniens d’Israël à un « cancer » qu’il faut traiter de manière radicale.
Des partisans de l’expulsion massive, représentés notamment par l’ancien vice-Premier Ministre Lieberman, à ceux qui, comme Ehud Olmert, envisagent de se « séparer » des zones arabes les plus densément peuplées (à l’image de ce qui s’est passé avec Gaza et qui risque de se passer avec les cantons de Cisjordanie), il existe un large consensus pour affirmer que l’avenir des Palestiniens d’Israël n’est pas en Israël. De récents chiffres indiquent que 75% des Juifs israéliens sont favorables à un transfert des zones arabes densément peuplées à l’hypothétique « Etat palestinien ».
Le Mur de Verre, qui enferme les Palestiniens de 48 dans une position de citoyens de seconde zone, est la troisième dimension de l’oppression israélienne. Il peut être imperceptible pour qui ne veut pas le voir. Chacun devrait pourtant se demander comment un député israélien (Effie Eitam) a pu récemment déclarer à la Knesset, sans être inquiété par la suite, en s’adressant aux représentants des Palestiniens de 48 : « Un jour, nous vous expulserons de ce bâtiment et de la terre du peuple juif ».
Le Mur de Béton : les Cantons
« Israël est dans l’obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l’auteur ; il est tenu de cesser immédiatement les travaux d’édification du mur qu’il est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire et d’abroger immédiatement ou de priver immédiatement d’effet l’ensemble des actes législatifs et réglementaires qui s’y rapportent ». (Avis de la Cour Internationale de Justice, 9 juillet 2004) 10.
Le Mur érigé en Cisjordanie a donc été jugé illégal par la Cour Internationale de Justice. Cela n’empêche pas Israël de poursuivre sa construction et d’espérer l’achever en 2010. A son terme le Mur mesurera près de 800 km. Mur de Béton atteignant parfois 8 m de haut, la prétendue « barrière de sécurité » intégrera de facto environ 45% de la Cisjordanie et 98% des colons à l’Etat d’Israël. Elle découpera « l’Etat palestinien » en trois enclaves isolées qui se sont subdiviseront en 22 plus petites enclaves reliées par des tunnels construits sous les routes réservées aux colons, lesquelles mesureront environ 1250 kilomètres 11. Une partie des 600 checkpoints et barrages qui couvrent aujourd’hui la Cisjordanie disparaîtront, les autres seront maintenus pour contrôler les entrées et les sorties des cantons. Une entité palestinienne auto-administrée verra le jour dans ces cantons, que d’aucuns oseront peut-être encore appeler Etat.
Si le Mur a été construit à partir de 2002, son origine remonte en fait à beaucoup plus loin. Très exactement au 10 juin 1967, lorsque la guerre des 6 jours prend officiellement fin. A son terme Israël a en effet conquis, entre autres, le reste de la Palestine théoriquement partagée en 1947 et exerce son autorité sur la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Une victoire militaire plus rapide et plus facile qu’en 1948-1949, mais avec une différence majeure : contrairement à ce qui s’était passé alors, la majorité des Palestiniens ne sont pas partis. Le succès militaire crée donc une difficulté politique pour les dirigeants sionistes : Israël abrite désormais en son sein les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui s’ajoutent aux Palestiniens de 1948. La prétention de l’Etat d’Israël à être simultanément un Etat juif et démocratique est donc sérieusement menacée.
C’est pour répondre à cette contradiction qu’un Général travailliste, Ygal Allon, présente au Premier Ministre Levi Eshkol, dès juillet 1967, une solution alternative à l’expulsion, qui compromettrait le soutien international dont jouit l’Etat d’Israël. La philosophie du « Plan Allon » était la suivante : renoncer à la souveraineté sur les zones palestiniennes les plus densément peuplées tout en conservant le contrôle exclusif sur la vallée du Jourdain, sur la rive occidentale de la Mer Morte et sur Jérusalem, dont les limites municipales seraient considérablement étendues. Une entité palestinienne constituée de cantons isolés serait ainsi établie, avec des attributs de souveraineté limités, Allon ne répondant pas à la question de savoir si cette souveraineté serait confiée à des autochtones où à la Jordanie et l’Egypte.
Même si le Plan Allon n’est pas officiellement adopté par le pouvoir israélien, c’est lui qui guidera, avec certaines variantes, la politique de l’Etat sioniste à partir de l’année 1967. La disposition des colonies, le tracé des routes de contournement, réservées aux colons, et la progressive fragmentation de la Cisjordanie sont la mise en application concrète des vues du Général Allon. Les Accords d’Oslo et la division de la Cisjordanie en Zones A, B et C, en sont directement inspirés. Même le Général Sharon, farouche partisan de l’expulsion des Palestiniens, finira par adopter, en le modifiant, le Plan Allon. C’est le sens du « retrait unilatéral » de Gaza en 2005 qui, loin d’être un « geste de paix », est une décision pragmatique d’abandon et d'encerclement d’une zone palestinienne trop densément peuplée. La décision de construire le Mur, si elle fut interprétée à juste titre comme la renonciation à l’annexion de l’ensemble de la Cisjordanie, n’est que l’ultime étape de la mise en pratique du Plan Allon.
Le Mur trace les limites des cantons palestiniens, ces zones trop peuplées pour être administrées par Israël. Tel est « l’Etat palestinien » dont parlent les dirigeants israéliens, pour lesquels il n’a jamais été question d’une quelconque restitution des territoires conquis en 1967. Comment expliquer, sinon, la poursuite de la colonisation à un rythme de plus en plus effréné, malgré le soi-disant « processus de paix » ? Ce sont en effet près de 500 000 colons qui vivent aujourd’hui en Cisjordanie (contre moins de 200 000 au début des années 90), leur nombre croît à un rythme 3 fois supérieur à celui du reste de la population israélienne et ils représenteront bientôt 10% de la population juive d’Israël.
Le Mur de Béton, dont plus de 500 km ont déjà été construits, est l’expression la plus manifeste, 60 ans après la Grande Expulsion et 41 ans après l’occupation de toute la Palestine, de la quatrième dimension de l’oppression israélienne : la négation du droit des Palestiniens à exercer une souveraineté réelle.
Conclusion : Un cinquième Mur, le Mur du Silence ?
Mur de Fer, de Barbelés, de Verre et de Béton : immatériels ou tragiquement réels, ces quatre Murs sont le symbole des diverses dimensions de l’oppression dont est victime le peuple palestinien. Les trois derniers sont ceux qui enferment les trois composantes de la nation palestinienne (Réfugiés, Palestiniens de 1948, Palestiniens des territoires occupés) dans divers statuts de sous-citoyens. Le premier Mur, le Mur de Fer, l’armée israélienne, est le moyen par lequel l’Etat d’Israël a créé et perpétue cette oppression.
J’aurais pu parler d’autres Murs. Notamment de ceux des cellules dans lesquelles croupissent 11 700 prisonniers politiques palestiniens, parmi lesquels des dizaines de députés ou d’anciens députés, des ex-Ministres, un ex-vice-Premier Ministre, l’ex-Président du Conseil Législatif et de nombreux maires et conseillers municipaux. Parmi ces 11 700 prisonniers, plusieurs milliers n’ont pas été jugés. Plusieurs milliers d’autres ont été condamnés par des tribunaux militaires, sans preuve, sur de simples présomptions, ou pour des délits d’intention comme le jeune Franco-Palestinien Salah Hamouri 12.
Mais c’est un autre Mur que j’évoquerai dans cette conclusion. Un Mur qui diffère substantiellement des autres, dans la mesure où ceux qui ont décidé de son édification ne sont pas les dirigeants sionistes ou l’establishment israélien. Ce cinquième Mur, auquel se heurtent quotidiennement, depuis plus de 60 ans, les Palestiniens, est le silence assourdissant de la « Communauté internationale » quant à la négation de leurs droits nationaux.
Un Mur de Silence d’autant plus incompréhensible pour les Palestiniens que c’est cette même « Communauté internationale » qui a régulièrement, notamment à l’ONU, rappelé la nécessaire satisfaction de ces droits. L’ONU a créé par la résolution 181 l’Etat d’Israël et ne l’a accepté en son sein qu’à la condition qu’il se conforme aux autres résolutions, notamment la résolution 194 affirmant le droit au retour des réfugiés. Pour le résultat que l’on constate aujourd’hui.
Ce silence de la « Communauté internationale » est encore plus frappant quand on le met en parallèle avec les bruyantes déclarations de soutien à Israël, à sa sécurité, et les non moins bruyantes condamnations de la résistance palestinienne, qui contribuent encore un peu plus isoler les Palestiniens et à étouffer leurs revendications.
Malgré cet isolement et malgré les renoncements de nombre de leurs dirigeants, les Palestiniens n’ont pas renoncé à faire valoir leurs droits. Constatant qu’Israël bénéficiait du soutien inconditionnel des dirigeants des plus grandes puissances, ils en appellent chaque jour un peu plus les populations du monde entier à rompre le silence afin d’inverser la logique actuelle, qui, au nom de la « paix », va plutôt dans le sens de la protection d'Israël et de la consolidation, plutôt que de la destrution, des Murs qui les enferment.
Notes
1. Vladimir Jabotinsky, Le Mur de Fer, Nous et les Arabes, 1923. En ligne sur http://www.alterinfo.net
2. Voir notamment Détruire la Palestine, ou comment terminer la guerre de 48, éditions La Fabrique, Paris, 2002.
3. Uri Avnery, The Army has a State, consultable sur http://www.gush-shalom.org
4. Idem
5. Vladimir Jabotinsky, op. cit.
6. Israel Zengwill, cité par Mahmoud Muharib dans son article Sionisme : transfert et apartheid, consultable en Français sur http://www.palestine-solidarite.org
7. Cité par Simha Flapan, The Birth of Israel : Myth and Realities, Pantheon Books, New York, 1987.
8. Voir entre autres Benny Morris, The Birth Of The Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge University Press, 2003, et Ilan Pappe, La guerre de 1948 en Palestine, éditions La Fabrique, Paris, 2000, et Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008.
9. Cité par Jonathan Cook dans Blood and Religion, The Unmasking of the Jewish and Democratic State, Pluto Press, Londres, 2006.
10. Avis de la Cour Internationale de Justice, 9 juillet 2004, consultable sur http://www.france-palestine.org
11. www.stopthewall.org
12. Voir mon article sur Salah Hamouri ici

