"Que dira-t-on à ces fermiers qui avaient fait fleurir le désert ?" (Gideon Lévy)

Madame, Monsieur,

Tandis que certaines députées bruxelloises embuent puis frottent les coupes à champagne afin de fêter dignement le 60e anniversaire de l'Etat d'Israël, je souhaitais vous communiquer ce témoignage du sort qu'Israël réserve aux deniers que cette brave pomme d'Europe investit dans le labeur d'agriculteurs palestiniens. C'est sans obligation bien sûr et l'on peut préférer, avec ces dames, le pétillement qui aveugle si délicieusement.

Je vous prie de croire, Madame, Monsieur, en ma parfaite considération.

Michel Ghys

Une moisson de larmes

Gideon Lévy

Haaretz, 8 février 2008

www.haaretz.co.il/hasite/spages/952230.html 

L’Union Européenne a investi, les agriculteurs de Beit Oula ont construit. Résultat : de magnifiques terrasses, des vergers et des champs de blé et de fèves florissants. Jusqu’à ce qu’arrive l’Administration civile et qu’elle détruise tout. Deux ans de travail réduits à rien en moins de deux heures.

Cet agriculteur, Sami Al-Adam, voudrait en appeler aux agriculteurs israéliens ; peut-être comprendront-ils, eux : « Ils connaissent l’agriculture et ils accordent de la valeur à l’agriculture. Le peuple israélien tout entier valorise l’agriculture. Israël est le premier ou le second dans le monde pour l’agriculture. Un arbre que vous faites grandir est comme un fils, une partie de vous. Ils savent combien il est douloureux de voir un arbre déraciné ».

Sami Al-Adam voudrait aussi s’adresser aux mères des soldats israéliens et aux épouses de leurs officiers : « Je voulais que vous sachiez que lorsque vos fils et vos maris viennent en Cisjordanie, ils n’y viennent pas pour veiller à la sécurité de l’Etat d’Israël. Je voulais dire à la mère du soldat, qu’il exécute ici les ordres de la partie extrémiste de votre gouvernement. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’extrémistes chez nous, il y en a chez vous aussi mais on ne peut pas permettre de les laisser décider de notre vie. Je n’ai rien contre les soldats, seulement contre les commandants qui leur donnent l’ordre de déraciner et de détruire les terres, dans l’intention de déraciner les gens de leur terre. Vos fils n’ont pas reçu un entraînement de trois ans pour déraciner et détruire, mais pour protéger le pays. »

Et à tous les Israéliens aussi, Sami Al-Adam adresse cet appel : « Nos voisins, ce ne sont pas les Européens, ni les Américains. C’est vous, nos voisins, et nous devons veiller les uns sur les autres. Nous vivons ici et ne faisons de tort à personne. Pendant des années, j’ai enseigné à mes enfants à vivre ensemble, que nous devons être ensemble, et maintenant ils ne me croient plus ».

Ses paroles de remontrance, Sami Al-Adam, le fermier, les lance depuis sa terre dévastée, cette terre qu’il avait travaillée, soignée, bâtie, semée, plantée, creusée, retournée, désempierrée, fertilisée, abreuvée durant deux ans, jusqu’à ce que ce terrain rocailleux devienne un potager, des vergers, des vignes et des champs de blé, d’orge et de fèves, pour l’éternité. Mais l’éternité a été de très courte durée : le bûcheron de l’Administration civile est passé, il y a quelques semaines, sur ses champs et ses plantations, ainsi que sur celles de ses voisins, et il a tout détruit. Finie la vigne, finis l’olivier, la grenade, la figue, la pêche, le citron, l’amande : les sept espèces ont toutes été arrachées et détruites les impressionnantes terrasses qu’il avait construites et démolis aussi les huit puits d’eau creusés dans la terre dure – tout a été foulé au pied. Quelques jours avant la fête de Tou BiChevat [Tombant le 15e jour du mois de Chevat, c’est le « nouvel an des arbres » - ndt], Israël leur a montré ce qu’était son véritable rapport à l’arbre.

L’Union Européenne avait apporté un soutien généreux aux fermiers de Beit Oula dans un vaste projet de développement agricole, sur près de 100 dounams [10 ha]. Les fermiers eux-mêmes ont investi de leur argent et le meilleur de leur travail, et tout a disparu en quelques heures de travail des bulldozers de l’Administration civile, accompagnés de travailleurs étrangers recrutés pour servir de force de destruction d’Israël, ses salariés de la bêche. Au diable l’Union Européenne, au diable le travail de la terre de ces fermiers travailleurs et industrieux auxquels Israël refuse aussi de trouver du travail en Israël, et au diable l’heureux état d’esprit qui a toujours régné à Beit Oula, un village paisible et tranquille qui n’a jamais pris part à la lutte violente du peuple palestinien. Le « village de la paix », comme l’appelaient certains, ajoutant même « le village des collabos ».

C’est ici que sont nées les « associations des villages » qu’Israël avait en son temps essayé d’établir. Ici, n’est tombé aucun martyr. Mais il est tout de même parvenu jusqu’ici aussi, le vent mauvais et destructeur de l’occupation israélienne, dévastant tout. Que dira l’Administration civile aux gouvernements européens qui ont investi dans ces champs et ces plantations le meilleur de leur argent ? Que dira-t-on à ces fermiers qui avaient fait fleurir le désert ? Tous les arguments de l’Administration civile volent en éclat devant la carrière établie par un colon israélien aux limites de Beit Oula. Elle est légale, celle-là, elle est juste, et personne n’y sera visé – exactement comme dans tous les avant-postes illégaux qui poussent comme des champignons. Mais les champs de Beit Oula, détruisons-les et avec eux, l’esprit qui régnait dans le village.

La route d’Hébron est parsemée de taches blanches. La neige qui est tombée ici la semaine passée n’a pas encore totalement fondu, donnant un frileux aspect alpin à ce paysage biblique. Même dans les rues bruyantes d’Hébron, il y a encore ici et là des paquets de neige qui tournent en une eau sale sous les roues des voitures nombreuses. Quand on descend des hauteurs d’Hébron en direction de Beit Oula, on ne voit plus trace de la neige.

Il y a 13 000 habitants dans ce village-bourgade. Seuls 500 d’entre eux parviennent encore à aller travailler en Israël où, pendant des années, la plupart d’entre eux gagnaient leur vie. Dans le bâtiment du conseil du village, nous sommes attendus par plusieurs de ces fermiers dépossédés : Sami, Suleiman et Mahmoud Al-Adam, tous chefs de famille. Sami est leur porte-parole, lui qui parle couramment un hébreu coloré : « Nous sommes ici avec nos voisins de l’autre côté de la bande verte. Nous sommes ici un village paisible, un moshav paisible. Nous n’avons pas de problèmes avec l’Etat. »

Et il poursuit : « Dans les années 76 à 81, l’armée s’entraînait ici deux ou trois mois par an, pas plus. Ils avertissaient les habitants et ils ne touchaient pas à nos cultures. En 2005, ils ont érigé la clôture et il y a des terres qui se trouvaient dans son chemin, alors ils se sont assis avec le conseil municipal : ils se sont arrangés sur les frontières et se sont mis d’accord sur la carte. Il y a deux ans, l’Union Européenne, qui aide le peuple palestinien, a décidé de nous aider par le biais d’une amélioration de nos terres ». Les Européens ont offert leur appui via le « PARC », les Comités palestiniens d’aide à l’agriculture.

Les Européens ont donné 36 000 livres israéliennes [~ 6 800 €] pour chaque parcelle d’une dizaine de dounams, neuf parcelles au total, et les fermiers ont encore ajouté chacun l’équivalent de cette somme environ. Sami y est allé de sa poche pour un montant de 45 000 livres israéliennes [~ 8 500 €], Mahmoud 20 000 livres israéliennes [~ 3 800 €] et Suleiman 36 000. Chacun d’entre eux a en outre associé plusieurs de leurs frères à ce projet agricole. « Nous avons construit des terrasses, creusé des puits, nous avons planté et semé. Nous avons travaillé et tout allait bien, nous n’avons reçu aucun avertissement, à l’exception d’un fermier mais au bout du compte, tout s’était arrangé pour lui aussi. L’Union Européenne ne donne pas d’aide avant d’avoir reçu l’approbation du gouvernement israélien permettant les travaux. D’après ce que j’ai compris, ils reçoivent une autorisation de l’Administration civile à Beit El, pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une terre confisquée. « Nous avons travaillé cette terre, aplani le terrain, érigé des clôtures de pierre, creusé des puits, huit puits, chacun fournissant environ 80 à 100 m³ d’eau de pluie par an, selon les précipitations. Et nous avions 3 400 plants d’oliviers, de vignes, de pêchers, de citronniers, de grenadiers, de figuiers et d’amandiers. Tout allait à merveille. »

Le 15 janvier, à la première lueur du soleil, Sami a reçu un appel téléphonique d’un des villageois qui habite près des parcelles cultivées : des forces de l’armée israélienne et l’Administration civile étaient dans les champs et les vergers. D’importantes forces de l’armée israélienne avaient fermé toutes les routes d’accès depuis le village vers les parcelles et une armée de bulldozers et de pelleteuses y montait, accompagnée de travailleurs étrangers. Sami raconte : « 25 jeeps de l’armée, de l’Administration civile et de la Préservation de la Nature, et d’énormes tractopelles, vraiment énormes, qui étaient occupés à dévaster notre terre. Et nous regardions ça de loin, avec nos yeux, sans pouvoir rien faire. Nous voulions aller avec nos enfants sur nos terres, et on ne nous le permettait pas. Nous ne sommes pas habitués à discuter avec les soldats, ni à lancer des pierres. Nous ne sommes pas faits pour ça. J’ai parlé aux soldats et ils m’ont dit : vous n’irez pas sur votre terre. Aujourd’hui, c’est notre terre. Demain, quand nous aurons tout détruit, elle sera à vous. J’ai demandé : pourquoi détruisez-vous ? Ils ont dit : c’est l’Etat d’Israël. Si vous ne vous en allez pas d’ici, ils ont dit, vous recevrez des coups devant vos enfants. Ce que nous avions fait pendant deux ans, ils l’ont détruit en deux heures. Tout ce que j’ai enseigné à mes enfants pendant toute ma vie, ils l’ont détruit en deux heures. »

Sami dit avoir demandé à voir l’ordre écrit. Les officiers l’auraient renvoyé de tous côtés et ne lui auraient rien montré. Ses amis et lui disent n’avoir reçu aucune mise en garde préalable. Les officiers lui ont dit que les ordres écrits avaient été éparpillés sur les parcelles mais personne à Beit Oula ne les a vus. « Ils nous raconteront des histoires jusqu’au prochain communiqué », dit-il maintenant. Les grands arbres, ce sont les gens de l’Administration civile qui les ont pris, et les plants ont été arrachés au sécateur et à la houe par les travailleurs thaïlandais. Les bulldozers ont démoli les terrasses et les puits. Presque 100 dounams [10 ha].

Les représentants de l’Union Européenne sont venus le lendemain. Sami dit qu’ils avaient des regards noirs. Le représentant de B’Tselem, Moussa Abou-Hash’hash, est venu lui aussi, pour photographier et faire son rapport. Il a fallu un mois aux représentants de l’Autorité Palestinienne avant de venir.

Le porte-parole de l’Administration civile, le capitaine Tzadki Maman, a fait savoir que « l’événement dont il est question était une opération de l’unité d’inspection de l’Administration civile en Judée et Samarie [Cisjordanie] visant à appliquer la loi à l’encontre d’intrusions sur des terres d’Etat, après avoir épuisé l’ensemble des procédures obligatoires, en ce compris la communication des ordres (en hébreu et en arabe) et leur publication sur le terrain dès le courant de 2006 avec possibilité de faire part d’objections. Je noterai qu’à la lumière de la poursuite des travaux après la distribution des ordres [de démolition], une seconde distribution des ordres avait été opérées en septembre 2007.

« Le ‘projet’ n’a pas été réalisé par l’Union Européenne et, sur le terrain, ne se trouvait même aucune indication qu’il en fût ainsi. D’après une information parvenue à l’Administration civile, il apparaît que les travaux ont été réalisés sous l’égide de l’ "Association pour la Promotion de l’Agriculture" (association palestinienne) qui subsidie des projets agricoles, si bien qu’il est possible qu’elle ait reçu de l’argent de l’Union Européenne et qu’elle en ait fait usage en aidant des agriculteurs locaux à violer la loi. Soulignons que l’association, dans la mesure où elle existe bien, est tenue de coordonner une activité réglementée en Territoire C, avec l’Administration civile. Incidemment, nous remarquerons que l’espace dont ont été expulsés les intrus touche au terrain d’un futur site de dépôt d’immondices. »

Un porte-parole du Commissariat européen a déclaré que le Commissariat était très préoccupé et discutait actuellement à ce propos avec les autorités israéliennes. Le Commissariat espère trouver le plus rapidement possible une solution à la situation afin d’empêcher la répétition de cas semblables à l’avenir.

Nous roulons dans la Subaru Justy hoquetante de Sami, et qui porte un autocollant : « On se joint à la chaîne israélienne – Goush Katif ». Nous nous rendons aux parcelles dévastées qui se trouvent à l’ouest du village. En chemin, Sami me dit qu’il aime les Israéliens. Pendant la guerre des Six Jours, alors qu’il était petit, un avion est tombé sur les terres du village, et son père, me raconte Sami, avait sauvé le pilote. « Je me souviens de mon père, son souvenir soit une bénédiction, donnant de l’eau au pilote, cherchant à apaiser son inquiétude et lui montrant par où aller pour qu’il ne lui arrive rien. On n’oublie pas ça. » Sami aimerait savoir si le pilote vit toujours. Il avait aussi un ami d’origine yéménite et qui s’appelait Gideon, d’un des moshav des environs, et quand il est décédé, il n’y a pas longtemps, il avait demandé à pouvoir aller à son enterrement : « Ils m’ont ri au nez, à l’Administration civile, quand j’ai demandé un permis d’entrer », raconte-t-il.

« Union Européenne, Comités palestiniens d’aide à l’agriculture », est-il écrit sur le grand panneau dressé à l’entrée des terres avec le drapeau de l’UE et ses étoiles dorées sur fond bleu, « Projet 2005 / 106-391 ». La Justy grimpe dans les collines rocailleuses. Sur leurs flancs s’étendent les tapis verts et bruns des champs cultivés sur lesquels le bûcheron n’est pas passé. Un soleil printanier donne au paysage des couleurs vives. Au bout du chemin, le spectacle apparaît, déchirant : rien que ruine et destruction. Les terrasses de pierre qui avaient nécessité tant de travail sont démolies, transformées en vagues de pierres. Les puits sont détruits, les clôtures en fil de fer sont détachées, et d’innombrables plants sont déracinés, arrachés, et traînent par terre. Ici, Sami avait 40 plants de citronniers, et là il avait planté des grenadiers. Il ne reste rien.

Comme un père fier de ses enfants, il montre l’excellence de son agriculture, se saisit d’un plant arraché et dit : « N’importe quel conseiller agronome vous dirait qu’on dirait un plant de quatre ans, alors qu’il n’a que deux ans. C’est de la culture sèche, mais en été je donnais un peu d’eau ». Et voilà un petit potager semé pour les besoins de la maison. Fève, oignon, chou, chou fleur : tout a été écrasé. Ici, il y avait un olivier, là un citronnier et ici des figues. Il ne reste rien. Autour de nous se sont rassemblés ses amis fermiers, ses compagnons de misère, chacun voulant montrer sa parcelle détruite. Depuis plusieurs générations dans le village, le vieux fermier Ahmed Abou-Habtan, avec son keffieh rouge, voudrait que nous voyions ce qui reste de son puits.

« Je ne digère pas cela. Je ne comprends pas le pourquoi », dit Sami Al-Adam. « Jamais ils n’ont dit qu’ils voulaient la terre. S’ils veulent installer ici un moshav israélien, OK. Nous vivrons ensemble. Mais pourquoi se débarrasser de nous ? »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

D'ou viennent les fleurs ?
Attention aux fleurs en provenance des colonies israéliennes :
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http://mcpalestine.canalblog.com/archives/2008/02/09/7888704