29 janvier 2008
Lettre de Palestine
Lettre de Palestine

Gaza, le blocus au quotidien
par Heba Zayyan
Depuis que le Hamas l’a emporté sur le Fatah dans la bande de Gaza, les habitants de celle-ci subissent un blocus sévère et inhumain, qui a affecté tous les aspects de leur vie quotidienne. Suite à la fermeture des frontières avec Israël et l’Egypte, les entrées et sorties du territoire sont devenues impossibles : un million et demi de Gazaouis s’en retrouvent prisonniers.
De surcroît, de très nombreux produits ne sont plus disponibles sur le marché, et d’autres ont subi une hausse des prix considérable. Certains articles, tels le fer ou divers matériaux de construction, ne peuvent plus être livrés dans la bande de Gaza, affectant des secteurs entiers de l’économie, en particulier l’activité des ingénieurs, entrepreneurs et ouvriers du bâtiment. Certains types de médicaments ne sont plus fournis ou sont rationnés, ce qui pose de graves problèmes de fonctionnement à la plupart des hôpitaux.
Du coup, le chômage et la pauvreté atteignent des chiffres record et plongent la population dans un dénuement extrême. Et, pour couronner le tout, on assiste à une sévère dégradation de l’état psychologique et social de la population, en proie à des sentiments d’emprisonnement, de réclusion et d’impuissance totale.
La semaine dernière, plusieurs événements ont durement frappé la bande de Gaza. Vingt jeunes membres du Hamas ont été tués lors d’une incursion de l’armée israélienne dans la zone très peuplée d’El-Zaytoun. En représailles, le Hamas a lancé des roquettes sur Israël, qui a répondu par un renforcement sans précédent du blocus. Gaza est totalement privé de carburant, de gaz naturel et de nourriture, provoquant de graves pénuries dans cette ville déjà surpeuplée.
Pendant trois jours, très peu de véhicules ont circulé dans les rues et l’électricité a été coupée dans la quasi-totalité des foyers. Alors que Gaza connaît une grande vague de froid et que les étudiants passent leurs examens dans les universités, les radiateurs électriques ne fonctionnent plus. Quant à ceux alimentés au gaz, on les utilise parcimonieusement, de peur que la crise ne se prolonge. Cette situation constitue surtout un risque pour la vie de certains patients dans les hôpitaux, à commencer par les prématurés dans les couveuses. Inutile de dire que tout cela a aggravé notre sentiment d’impuissance, vu notre incapacité à agir pour changer le cours des choses.
Suite à certaines campagnes de presse, des quantités limitées de carburant ont pu être livrées dans le territoire. Cela pourrait donner le sentiment au monde extérieur que la crise du carburant et du gaz est terminée. Ce n’est hélas qu’une apparence, car l’électricité reste toujours aussi rare, et il n’y a toujours pas de carburant pour les voitures. Il semblerait que ces restrictions doivent se prolonger, et nous redoutons plus que tout un rationnement de l’électricité.
Mercredi dernier, des brèches ont été percées par des groupes armés dans le mur qui sépare la bande de Gaza de l’Egypte. Heureusement, l’Egypte nous a permis d’entrer provisoirement sur son territoire, provoquant un sentiment de relatif soulagement dans la population. Il se trouve que, ce jour-là, j’avais à faire à Rafah : j’ai eu la chance d’observer de mes propres yeux tous ces Gazaouis traversant la frontière à pied ou dans des voitures bondées. Comment ne pas les comprendre, après avoir subi un blocus aussi long et eu accès à aussi peu de denrées et de services ? Beaucoup de ces gens n’ont pas d’emploi : ils essayaient de gagner quelques sous en important d’Egypte des produits qu’ils pourraient revendre dans la bande de Gaza. D’ailleurs, les prix très élevés des produits devenus rares, comme les cigarettes, ont chuté en quelques heures seulement. Nombre de ceux qui se sont rués vers El-Arich, en Egypte, attendaient depuis plus de huit mois de quitter Gaza pour aller travailler ou étudier de l’autre côté de la frontière.
Je me demande quel regard le monde extérieur jette sur ces populations, sur leurs tentatives d’accéder à une ville relativement proche avec des ressources presque aussi limitées qu’à Gaza, avec tant de joie, de persévérance et d’enthousiasme ! A mes yeux, il n’y a pas de spectacle plus aigre-doux que ces gens marchant en longues files sur de grandes distances, avec leur mouton ou un bidon d’essence, heureux d’avoir arraché cette minuscule victoire, de si courte durée.
Les autorités égyptiennes ont annoncé que le passage entre la bande de Gaza et El-Arich (uniquement El-Arich, et non le reste de l’Egypte) resterait ouvert jusqu’à nouvel ordre, tant que les Gazaouis auraient besoin de se ravitailler en produits de première nécessité. Cependant, cela n’annonce toujours pas la fin du blocus. Le Hamas et l’Autorité palestinienne à Ramallah devraient, selon moi, parvenir très vite à un accord, en dépassant leurs divergences et en s’entendant pour soutenir ensemble le peuple palestinien.
La bande de Gaza ne devrait plus être isolée de la Cisjordanie. Sa population ne devrait plus continuer à vivre en marge, exposée aux privations et aux violations des droits de l’homme. Quand donc va prendre fin son attente désespérée d’un changement miraculeux qui lui permettrait d’être considérée par le reste des nations comme formée d’êtres humains à part entière, qui aspirent à une vie « normale » ? Les Gazaouis n’ont pas à subir de punitions collectives en raison de la vision qu’a le monde de l’action de leurs dirigeants.
Heba Zayyan vit à Gaza et tient un blog, Contemplating from Gaza.
interview laila shaid
„Il y a une force qui empêche la guerre civile“
Die Generaldelegierte Palästinas in Europa erläutert im TageblattInterview die Situation im Nahen Osten und die Stationen ihres persönlichen Engagements im Kampf für Gerechtigkeit.
Sascha Bremer
Tageblatt: Leila Shahid, vous représentez la Palestine auprès de l’Union européenne et vous êtes une Palestinienne de l’extérieur. Est-ce que vous êtes un ambassadeur comme les autres?
Leila Shahid: „Comme les autres ambassadeurs sûrement pas, puisque je suis l’ambassadeur d’une nation qui existe, mais d’un Etat qui n’existe pas. Déjà, en commençant par le titre, je ne m’appelle pas ambassadeur de Palestine, mais déléguée générale de Palestine. Pourquoi ce titre? Eh bien, il y a bien fallu trouver un titre qui corresponde à un ambassadeur d’une nation. Rien que ce titre nous a couté quand même pratiquement 45 années de lutte et d’engagement.”
„T”: Comment est né votre engagement pour la cause palestinienne?
L.S.: „Voyez-vous, c’est très difficile lorsque vous appartenez à un peuple qui a été dépossédé de sa terre, absolument expulsé de chez lui, sans droit de retour. Aussi loin que je me remonte dans mon enfance, je revois ma mère qui a une douleur profonde: celle d’avoir perdu sa maison natale à Jérusalem-Ouest. Et moi, découvrant le monde à trois, quatre ans, je ne comprenais pas cette tristesse profonde. Comme chaque enfant palestinien de ma génération, j’étais donc très vite confrontée à la douleur, puis petit à petit la prise de conscience de la raison de cette douleur, du sentiment d’injustice.“
„T”: A quel moment est né votre conscience politique?
L.S.: „Le moment clé à été le choc de la guerre de 1967. Le 5 juin 1967 c’était le jour des épreuves du bac (Leila Shahid rit) et toutes les radios du Liban annonçaient l’attaque israélienne sur les aéroports égyptiens. Le couvre-feu a été instauré à Beyrouth et les épreuves annulées. Et moi, comme tous les étudiants imbéciles et naïfs de cette époque, j’ai sauté de joie en pensant qu’il n’ y aurait plus d’épreuves et quelques jours en plus afin de réviser. Nous étions d’ailleurs à mille lieues de penser qu’on allait perdre cette guerre.
Après six jours le constat de la défaite des armées égyptienne et syrienne était amère. Nous avions à nouveau perdu des territoires. J’étais comme tous les Palestiniens effondrée par les dimensions du désastre. A ce moment-là est né en moi le devoir de devenir une militante politique. J’avais besoin d’analyser avec d’autres les causes militaires et politiques de cette défaite.“
„T”: Et pourtant vous avez plutôt choisi la voie du verbe et non pas celle des armes?
L.S.: „Oui, je ne me sentais pas particulièrement attirée par le travail militaire. J’ai commencé à aller militer dans les camps de réfugiés, c’était un peu comme si je retrouvais la Palestine. Parce qu’il faut s’imaginer que dans les 15 camps du Liban, vivaient à l’époque environ 300.000 personnes. Ces années de 1968 à 1974, étaient peut-être les plus belles années de ma vie, parce que par mon travail politique avec ces femmes et ces jeunes j’étais totalement en osmose avec mon identité.“
„T”: Venons-en à l’époque contemporaine. Comment voyez-vous l’après Annapolis?
L.S.: „Est-ce qu’on peut vraiment parler d’après Annapolis, est-ce que c’est vraiment une date charnière? Je ne pense pas. C’est plutôt une date médiatique qu’une date historique. Il aurait fallu qu’il y ait une volonté réelle d’en faire un événement historique.“
„T”: Vous pensez donc que dès le départ personne n’avait la volonté pour négocier sérieusement?
L.S.: „Ecoutez, le président George Bush avait et a envie de quitter son mandat, avec une image qui dit qu’il a au moins essayé de faire la paix entre Israéliens et Palestiniens. Malheureusement il a attendu sa dernière année au pouvoir, pour le faire. Or, le premier ministre israélien Ehud Olmert, de son côté, est sur un siège éjectable. Il est sous pression de tous les côtés et il n’a pas de mandat pour négocier. Du côté palestinien il y a une volonté de négocier. Mais peut-on vraiment négocier au nom de tous les Palestiniens, étant donné que tous les habitants de Gaza sont sous la responsabilité du Hamas?“
„T”: Comment cette conférence s’est-elle déroulée?
L.S.: „Déjà la préparation d’Annapolis s’est faite d’une manière, je dirai peu sérieuse. Il n’y avait pas de base claire aux négociations. Nous sommes allés à Annapolis sans document, sans dire pourquoi on y va. A Annapolis même, aucune des séances n’a permis d’aboutir sur un programme.
Et puis Annapolis était, selon les américains, une date de lancement pour les négociations. Deux mois plus tard, on voit bien, avec ce qui se passe dans la Bande de Gaza, que les négociations ne fonctionnent pas.“
„T”: Justement, la prise du pouvoir de Gaza par le Hamas en juin dernier, a-t-elle atteint l’unité du peuple palestinien?
L.S.: „Je dirais que la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, par la force militaire, est un séisme. Surtout sur ce que cela a produit sur le plan des esprits. Les Palestiniens représentent une population physiquement éclatée depuis 1948. Nous avons eu de nombreux moments difficiles – l’expulsion de l’OLP de la Jordanie, l’expulsion du Liban et la guerre civile dans ce pays, à laquelle nous avons contribué malgré nous – mais pendant toute cette période et malgré toutes les difficultés nous ne nous sommes jamais entre-tués.
L’affrontement de juin dernier à Gaza, c’est la première fois dans notre histoire que des frères s’entre-tuent. Les fautes de ce conflit sont évidemment avant toute chose de la responsabilité du Hamas et du Fatah eux-mêmes. Les deux sont responsables, même si c’est le Hamas qui déclenche l’attaque.
Mais il y a aussi une responsabilité internationale. La communauté internationale a demandé d’organiser des élections, après le décès du président Arafat en 2004. L’UE et d’autres organismes surveillent et financent ces élections et reconnaissent officiellement les candidats et les partis, dont ceux du Hamas. Et lorsque les résultats sortent, étant donné que c’est le Hamas qui a la majorité, la communauté internationale ne les reconnait pas. Donc ceux qui ont perdu, en l’occurence le Fatah, ont l’impression qu’il peuvent faire comme s’ils n’ont pas perdu. Ceci est très grave, parce que cela pousse le Hamas vers la faute ultime.
Le plus grave pour moi dans cette affaire, c’est comment cela affecte le ciment social palestinien du mouvement de libération national. Le talon d’achille de tout mouvement national, c’est sa fragmentation, l’effritement de l’intérieur. La seule chose qui a permis aux Palestiniens de survivre ces 60 dernières années, c’est leur unité. Ce danger qui vient de l’intérieur, arrange évidemment Israël qui fait tout pour l’alimenter et l’encourager.“
„T”: Vous exprimiez depuis l’été dernier vos craintes devant le risque de guerre civile. Qu’en est-il maintenant?
L.S.: „Avec un peu de soulagement je constate qu’il y a une force qui empêche la guerre civile d’aller plus loin. Cela fait sept mois depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza. On aurait pu penser, vu les horreurs qui se sont produites au début, que tout cela ferait effet de boule de neige. Il y a eu malheureusement des vendettas contre le Hamas en Cisjordanie, mais les affrontements n’ont pas pris les dimensions qu’on aurait pu craindre.
La société peut contenir la guerre civile, mais elle n’a pas les moyens de remettre les choses sur les rails, comme il le faudrait.“
„T”: Voyez-vous des signes d’une amélioration de la situation? Avec Israël, mais aussi sur le plan intérieur entre le Fatah et le Hamas?
L.S.: „Ce qui s’est déroulé entre les Palestiniens et les Israéliens depuis Annapolis, n’est qu’un dialogue de sourds. Puisque les Israéliens avant chaque rencontre, ou bien déclarent de nouvelles unités de logement dans les colonies, ou bien bombardent et tuent des dizaines de Palestiniens, comment voulez-vous dialoguer? Sur le plan intérieur, le Fatah et le Hamas sentent que la population est devenue très critique à l’égard de leur attitude. Et il y a une énorme pression de la part de la société civile, afin que les contacts se rétablissent.
Le Hamas a fait une énorme erreur, quand il a renversé le gouvernement de coalition. Surtout, depuis qu’il a pris le pouvoir à Gaza, l’attitude du Hamas envers la population a été terrible et leur a couté beaucoup de popularité.
De son côté, le Fatah n’a pas montré qu’il a appris les leçons de sa défaite électorale, il n’a pas fait son autocritique. Sa politique, ses objectifs et son appareil politique n’ont pas été renouvelés. La population veut que la première tâche de sa direction soit celle de refaire cette union nationale, sur des bases claires. Il faut trouver un dénominateur commun entre les deux partis. Je pense que des deux côtés, il y a des discours qui vont dans cette direction, mais il y aussi des dissensions au sein du Hamas“.
„T”: Quelle est la condition féminine à Gaza, surtout après la prise de contrôle par le Hamas?
L.S.: „Très grave. Il est évident que l’idéologie politique et sociale du Hamas pose un énorme problème à la société palestinienne. Mais le statut des femmes a en fait déjà régressé avant la prise de pouvoir du Hamas, au moment de l’échec du processus de paix d’Oslo. Les accords d’Oslo en 1993 avaient permis une sorte d’explosion de soulagement au sein de la population. Puisque le Fatah, donc les laïques, était le moteur de cette démarche, il s’ensuivait une libération immédiate des moeurs dans la société. Le sape du processus par l’ancien premier ministre israélien Ariel Sharon, constitue un énorme retour en arrière. Au nom de la sacro-sainte sécurité d’Israël, Israël fragmente le territoire palestinien et boucle chaque ville, chaque village et chaque camp de réfugiés. Cela dure depuis sept ans. Israël a réduit depuis le mouvement de libération nationale au niveau du village et du clan.
A la minute où vous réduisez le sentiment d’appartenance à la cellule clanique, vous refaites sortir toutes les moeurs archaïques. Cela veut dire: la vendetta, le crime d’honneur, le statut de la femme enfermée, l’inceste, la prostitution. Lorsqu’une société régresse sur le plan culturel, social et politique, les premiers à être touchés sont les éléments les plus fragiles d’une société – les enfants et les femmes. Le traumatisme que vivent aujourd’hui les enfants, en particulier au Gaza, est très profond. Les régressions au niveau du comportement psychologique de certains enfants est terrible. Il nous faudra des années afin de les soigner. La même chose vaut pour les femmes.”

