18 janvier 2008
« Il y a un Américain grièvement blessé par balle au visage »
« Il y a un Américain grièvement blessé par balle au visage »
Youval Yoaz
Haaretz, 10 janvier 2008
www.haaretz.
Cinq ans après que le pacifiste américain Brian Avery ait été blessé par balle à Jénine, il apparaît que les soldats, qui étaient dans le blindé transporteur de troupe, se souviennent parfaitement comment ils ont ouvert le feu sur lui et l’ont blessé, en contradiction totale avec ce que l’Etat avait, en leur nom, fait entendre à la Cour suprême. Aujourd’hui, les services du Procureur se voient invités à expliquer comment il se fait qu’ils ont menti au tribunal.
En avril 2003, Brian Avery, un Américain de 24 ans, militant au sein du Mouvement de Solidarité Internationale (ISM), séjournait à Jénine, dans le but d’apporter un soutien humanitaire à ses habitants. C’était l’époque de l’Intifada et l’armée israélienne faisait étalage d’une présence lourde et blindée, dans la ville. Avery travaillait, entre autre, comme auxiliaire des équipes médicales qui prodiguaient leurs soins aux habitants. Le samedi 5 avril, Avery et son camarade Jan Tobias Carlson, qui partageait avec lui un appartement en location, ont entendu des coups de feu à proximité. Quand le bruit des tirs a cessé, ils sont entrés en contact téléphonique avec d’autres militants puis sont sortis dans la rue afin de voir s’il y avait des blessés.
Selon les témoignages des militants d’ISM, Avery se tenait sous un lampadaire de la rue, revêtu d’une chasuble rouge réfléchissante portant, à l’avant et à l’arrière, l’inscription « médecin » en anglais et en arabe. Un transporteur de troupe et un char de l’armée israélienne sont arrivés dans la rue. Avery et Carlson ont levé les mains pour montrer qu’ils n’étaient pas armés. En dehors d’eux se trouvaient encore, dans la rue, quatre camarades de l’organisation, des bénévoles européens. Tous les témoins visuels ont rapporté que les véhicules de l’armée israélienne avaient avancé vers Avery et que lorsqu’ils sont arrivés à une distance de quelques dizaines de mètres, le blindé de transport de troupe avait ouvert un tir nourri dans sa direction – une trentaine de balles. Avery a été grièvement blessé au visage : joue arrachée, maxillaires broyés, de même que l’orbite oculaire. Au cours de ces dernières années, Avery a subi 11 interventions chirurgicales mais il souffre encore de dommages graves et irréversibles au visage.
Un an et demi après l’incident, Avery a introduit une requête auprès de la Cour suprême israélienne, demandant que le procureur militaire principal ordonne l’ouverture d’une enquête par la division d’investigation criminelle sur cette affaire. L’armée a refusé, faisant savoir que l’on pouvait se contenter du débriefing opérationnel qui montrait qu’il n’y avait pas de preuves que le tir ait été le fait des soldats de l’armée israélienne. Deux années ont encore passé avant que le procureur militaire principal, le brigadier général Avihai Mandelblit, n’ordonne à la division d’investigation criminelle d’ouvrir une enquête dans le but d’examiner si les soldats qui étaient sur place avaient une responsabilité criminelle dans la blessure d’Avery. « Bien que le procureur militaire principal estime encore que sa décision initiale était logique », a alors écrit à la Cour suprême l’avocat Youval Reutman du bureau du procureur, « et afin de dissiper le moindre doute sur la minutie de l’enquête et aussi dans le but de dénoncer toute allégation prétendant que l’examen de l’affaire n’aurait pas été mené à bonne fin, le procureur militaire principal a décidé, au-delà de ce qui est requis par la loi, d’ordonner à la division d’investigation criminelle d’ouvrir une enquête ».
Chargé de représenter Avery, l’avocat Michael Sfard a alors plaidé à la Cour suprême que « le débriefing opérationnel de l’armée israélienne ne constituait pas un outil fiable et qu’il ne pouvait pas remplacer l’investigation criminelle. Le débriefing a acquis une mauvaise réputation au fil de l’actuelle Intifada quand, dans toute une série de cas, il blanchissait les soldats de l’armée israélienne alors que l’enquête de la division d’investigation criminelle produisait des preuves accablantes et des actes d’accusation des plus graves ».
Ces propos se sont malheureusement révélés justes, ces dernières semaines. Et cela, dans le cadre du débat en cours depuis deux ans au tribunal du district de Jérusalem autour de la plainte en dommage introduite au civil par Avery, par l’intermédiaire de l’avocat Shlomo Laker, contre l’Etat d’Israël. C’est là qu’il est apparu que les témoignages sous serment des soldats impliqués dans l’incident étaient en contradiction totale avec les déclarations faites en leur nom par l’Etat dans le cadre des débats devant la Cour suprême.
C’est ainsi, par exemple, que dans le communiqué du procureur militaire principal à la Cour suprême, il était dit que « le tir avait été effectué en direction d’une rue proche du mur d’un bâtiment ». Pourtant, dans les déclarations sous serment du mitrailleur, qui était dans le blindé de transport de troupe, et du commandant de compagnie qui commandait les forces à Jénine ce jour-là, il est dit explicitement que « le tir a été effectué en direction de trois personnes suspectes ». Dans le communiqué adressé à la Cour suprême par le procureur militaire principal, il est dit que « les personnes ont fui en quittant les lieux » et que « les soldats à l’intérieur du transporteur de troupe n’ont pas identifié de coup au but, ni fait rapport sur des blessés dus au tir » ; dans les déclarations sous serment transmises au tribunal de district, les soldats reconnaissent que, suite au tir, « une personne » était tombée et que les deux autres étaient penchées vers elle. Une heure après l’incident, environ, selon ce qu’il apparaît maintenant, les soldats sur place faisaient déjà rapport à leurs commandants : « Il y a un Américain grièvement blessé au visage par une balle tirée d’un char, Brian Avery. Il se trouve à l’hôpital de Jénine et on veut l’évacuer en Israël ».
L’office du procureur était allé jusqu’à affirmer, dans son communiqué à la Cour suprême, qu’ « un débriefing opérationnel détaillé, approfondi, avait été organisé par le commandant de la compagnie Menashe, un officier du grade de colonel, à proximité des combats », et que ce débriefing « s’était appuyé sur l’analyse faite par les combattants ». Pourtant, deux des soldats qui ont maintenant fait parvenir au tribunal leurs témoignages sous serment, ont dit n’avoir participé à aucune investigation et que c’était la première fois qu’on les interrogeait sur cet incident remontant à un an et demi. Dans le journal des opérations de l’armée israélienne, aujourd’hui exposé dans le cadre de la plainte en dommages, une date est marquée – à peu près un mois après l’incident – où un débriefing se serait tenu dans le bureau du commandant de secteur et auquel, pourtant, jamais les soldats n’ont été convoqués.
« Les contradictions révélées dans la procédure au civil provoquent l’étonnement et amènent des questions qui méritent d’être examinées de près par le procureur de l’Etat », ont écrit, la semaine passée, les avocats Shlomo Laker et Michael Sfard à l’avocat Youval Reutman du département de la Cour suprême au Ministère israélien de la Justice, « et à la suite de ces investigations, il conviendrait de faire à la Cour suprême un rapport véridique de la situation. La réaction du procureur militaire principal à la requête déposée auprès de la Cour suprême se fondait sur l’enquête du commandant de brigade. Il semble que cette enquête dissimule les faits significatifs et il est difficile de comprendre pourquoi les journaux d’opérations n’ont pas été examinés avant que la réponse ne soit donnée à la Cour suprême ».
Dans le cadre de l’enquête de la division d’investigation criminelle, qui a notamment invité, en septembre, Brian Avery et trois autres militants en Israël pour une reconstitution de l’incident de Jénine, il est également question, sur la demande de l’office du procureur, d’enregistrer les témoignages des médecins du département d’orthopédie de l’hôpital Rambam à Haïfa, dans lequel Avery avait été transféré depuis Jénine. Au moment de son hospitalisation, les médecins lui avaient dit qu’il avait été touché par une balle de mitrailleuse ; le mitrailleur du blindé de transport de troupe affirme n’avoir pas tiré dans sa direction et qu’il semble avoir été blessé par un ricochet. « Cette question est d’une grande importance », ont écrit les avocats, « et on ne peut faire l’économie de son élucidation ».
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
Depuis Annapolis, 585 opérations israéliennes font 121 tués chez les Palestiniens
Depuis Annapolis, 585 opérations israéliennes font 121 tués chez les Palestiniens
jeudi 17 janvier 2008
Initiative Nationale Palestinienne
« Israël ne peut parler de paix tout en faisant la guerre. »
Depuis Annapolis : 121 Palestiniens tués, 386 blessés, 689 arrêtés ;585 opérations israéliennes, 2 Israéliens tués.
Ramallah, 15 janvier : la mort de 15 Palestiniens tués par l’armée israélienne lors d’une opération à l’aube, aujourd’hui 15 janvier, sur la bande de Gaza porte le nombre de Gazaouis tués depuis la rencontre d’Annapolis pour la paix à 113, dont 52 tués depuis seulement début 2008. Au total, 121 Palestiniens ont été tués depuis Annapolis en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
Husam Zahhar, Rami Farhat, Ahed Ashour, Mahmoud Abu Laban, Radwan Odeh, Taleb Al Mughani, Khallil Mudallal, Mustafa Salim et Tafish Asad (67 ans) ont été tués par des tirs d’artillerie dans une attaque terrestre et aérienne de l’armée israélienne lancée sur Sejaiyeh et Zaitoun, des quartiers de la ville de Gaza, ce matin.
Ces opérations se produisent juste le lendemain où trois Gazaouis ont été tués par des tirs d’avions israéliens sur la voiture dans laquelle ils se déplaçaient à Gaza ville. Deux autres étaient gravement blessés dans l’agression. De tels meurtres représentent une forme d’assassinats extrajudiciaires et sont illégaux au regard de l’article 3 * de la Quatrième Convention de Genève. En outre, ces assassinats sont des meurtres délibérés et à ce titre sont qualifiables de crimes de guerre en vertu de l’article 147 ** de la Convention.
Le secrétaire général d’Initiative nationale palestinienne (PNI), le Dr Mustafa Barghouthi, député, a condamné ces meurtres et vilipendé Israël pour son hypocrisie, discutant de la paix tout en maintenant une politique manifeste d’assassinats et d’agressions contre le peuple palestinien.
« Ce que fait Israël au peuple de Gaza est un crime. Ce siège est une punition collective, en violation flagrante du droit humanitaire international, qui ne rencontre qu’un silence total de la part de la communauté internationale. De plus, Israël a intensifié ses attaques contre la bande de Gaza depuis Annapolis, tuant 113 Gazaouis et en blessant 270 autres. Israël a toujours poursuivi ses bombardements contre Gaza, avant, pendant et après la visite du président US, George Bush » dit le Dr Barghouthi.
« Israël ne peut parler de paix tout en faisant la guerre » a-t-il ajouté. « Si Israël veut vraiment la paix alors, pour ce qui concerne Gaza, alors il doit mettre fin immédiatement au siège et cesser son agression contre le peuple gazaoui, il doit revenir sur sa décision de déclarer Gaza "entité ennemie" et appliquer un cessez-le-feu global et réciproque ».
| : | Depuis | Annapolis | (28 nov 07 | au 15 janv 08) | : | Du 1er au | 15 janv 08 | |||
| : | Cisjo. | Gaza | Total | Enfants | : | Cisjo. | Gaza | Total | Enfants | |
| Nbre Palestiniens tués | : | 8 | 113 | 121 | : | 3 | 49 | 52 | ||
| Nbre Palestiniens blessés | : | 116 | 270 | 386 | 5 | : | 55 | 154 | 209 | |
| Nbre Palestiniens arrêtés | : | 623 | 66 | 689 | 4 | : | 185 | 185 | ||
| Nbre d’opérations israéliennes | : | 231 | 354 | 585 | : | 58 | 113 | 171 | ||
| Nbre d’Israéliens tués | : | 2 | : | |||||||
| Rapport Palestiniens/Israéliens tués | : | 59/1 | : | 48/0 |
3 Gazaouis tués dans leur voiture par des tirs aériens israéliens.
* Article 3 de la Quatrième Convention de Genève : En cas de conflit armé ne présentant pas un caractère international et surgissant sur le territoire de l’une des Hautes Parties contractantes, chacune des Parties au conflit sera tenu d’appliquer au moins les dispositions suivantes :
1) Les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité, sans aucune distinction de caractère défavorable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la naissance ou la fortune, ou tout autre critère analogue.
A cet effet, sont et demeurent prohibés, en tout temps et en tout lieu, à l’égard des personnes mentionnées ci-dessus :
a) les atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels, tortures et supplices ;
b) les prises d’otages ;
c) les atteintes à la dignité des personnes, notamment les traitements humiliants et dégradants ;
d) les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés.
2) Les blessés et les malades seront recueillis et soignés.
Un organisme humanitaire impartial, tel que le Comité international de la Croix-Rouge, pourra offrir ses services aux Parties au conflit.
Les Parties au conflit s’efforceront, d’autre part, de mettre en vigueur par voie d’accords spéciaux tout ou partie des autres dispositions de la présente Convention.
L’application des dispositions qui précèdent n’aura pas d’effet sur le statut juridique des Parties au conflit.
** article 147 : Les infractions graves visées à l’article précédent sont celles qui comportent l’un ou l’autre des actes suivants, s’ils sont commis contre des personnes ou des biens protégés par la Convention : l’homicide intentionnel, la torture ou les traitements inhumains, y compris les expériences biologiques, le fait de causer intentionnellement de grandes souffrances ou de porter des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé, la déportation ou le transfert illégaux, la détention illégale, le fait de contraindre une personne protégée à servir dans les forces armées de la Puissance ennemie, ou celui de la priver de son droit d’être jugée régulièrement et impartialement selon les prescriptions de la présente Convention, la prise d’otages, la destruction et l’appropriation de biens non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle de façon illicite et arbitraire.
15 janvier 2008 - Palestine Monitor - photos 1 (AFP) 2 (Reuters) - Traduction : JPP
Israël, entre guerre et marché
Israël, entre guerre et marché
mercredi 16 janvier 2008 - Michaël Warschawski - BabelMed
Tsahal
Ces jours ci, la commission d’enquête sur la guerre du Liban, présidée par le juge Winograd va présenter ses conclusions au gouvernement qui, au lendemain de cette malheureuse aventure, l’avait lui-meme constituée. Cette décision, à première vue surprenante, avait en fait pour objectif d’empêcher qu’une commission d’enquête nationale et indépendante, ayant, de par la loi, beaucoup plus de pouvoir et d’autorité, ne soit designée par le Président de la Cour Suprême. Nous savons d’ores et déjà quelles seront ses conclusions : que l’armée était mal préparée et a échoué dans ses objectifs ; que les objectifs de la guerre n’ont jamais été clairement définis ; que le gouvernement a été très mal informé, avant et pendant les combats ; que la population civile a ete oubliée et delaissée sous les roquettes du Hezbollah.
Nous n’avons pas attendu un an et demi pour tirer des conclusions auxquelles chaque citoyen israélien est arrivé depuis longtemps, sans avoir à débourser les millions qu’à coûté la Commission Winograd au contribuable. Dès août 2006, et alors que les unités israéliennes battaient encore en retraite nous l’avions écrit en détails. En particulier, la contradiction, ou pour le moins la tension, entre une politique de guerre et une société privatisée à l’extrême. Quand le premier jour de la guerre, le chef d’état-major s’en va vendre ou acheter des titres à la bourse, il donne un signe fort sur les priorités du personnel politique et militaire qui envoie, au même moment, les soldats au casse-pipe.
« Il n’y a plus d’Etat » titrait l’éditorialiste du quotidien Ha’aretz, Daniel Bensimon, alors que les combats continuaient sur le sol libanais, et il mettait en évidence d’une part la centralité de l’armée et sa large autonomie par rapport au gouvernement, et d’autre part le marché qui en plein boom, n’est quasiment pas influencé par les développements politiques. Un exemple parmis d’autres : lors de la publication des conclusions provisoires de la dite Commission Winograd, qui pourtant étaient très sévères envers le gouvernement, les cours de la bourse n’ont même pas baissé d’un quart de point...
La logique néo-libérale impliquerait une armée de mercenaires, s’appuyant sur des societés d’intérimaires, comme c’est effectivement le cas en Iraq. Mais, contrairement aux Etats-Unis d’Amérique, Israël n’a pas de mercenaires pour mener ses aventures militaires, mais des citoyens en uniforme, qu’ils soient réservistes ou jeunes appelés. Pour motiver ses propres citoyens à faire la guerre, et à en payer le prix, le sentiment national et l’existence d’un "nous" collectif sont une nécessité, de même que la certitude qu’il n’y a aucun autre choix. Tout ceci a fait défaut lors de l’aventure libanaise de l’été 2006.
Il s’agissait d’une guerre que rien n’obligeait Israël a entreprendre, si ce n’est cette illusion partagée par certains généraux selon laquelle ils allaient pouvoir redorer leur blason, terni par 6 ans de repression sanglante autant qu’inefficace contre la population palestinienne de Cisjordanie et de Gaza, ainsi que la volonté d’un Premier ministre de pouvoir lui aussi coller son nom à une victoire militaire. Guerre voulue, planifiée et prévue de longue date et qui s’achève pourtant par un lamentable fiasco. Quant au sentiment d’appartenir à une même nation et de partager le meme projet national, il s’est effiloché au cours des dix dernières années, gangréné par l’individualisme inhérent au néo-libéralisme, au libre marché et à la recherche de l’intérêt privé.
Liban : démolitions
La vulnérabilité d’Israël, c’est sa population, qui a perdu l’esprit de sacrifice et refuse de payer le prix d’une politique qu’elle ne soutient que dans la mesure où elle est gratuite. Dès lors qu’on lui soumet une facture et que la normalité de son existence est remise en question, ne serait-ce que pour quelques semaines, la population de l’Etat juif rejette les aventures militaires : c’est l’expérience de la première guerre du Liban en 1982-1984 et de la première Intifada en 1987-1990. La volonté des divers gouvernements israéliens d"effacer le syndrome libanais" de 1982 a clairement échoué : au niveau de l’individu, le marché, l’idéologie néolibérale et l’individualisme ont définitivement remplace le sionisme, le patriotisme et l’esprit de sacrifice.
La démission de l’État et le délitement de la collectivité nationale expliquent comment un tiers de la population civile a été totalement delaissée, alors que les roquettes du Hezbollah tombaient sur les villes et les villages du nord du pays. Le "chacun pour soi" impliquait l’absence d’abris et la carence totale des services publics dans la prise en charge de la population civile qui était devenue une victime directe de la guerre. C’était aux organisations caritatives de s’en charger, comme au XIXème siècle. Avec cette différence notable qu’au cœur de l’aide humanitaire privatisée s’est imposé non pas tel ou tel rabbin, mais un personnage qui lui est bien du XXIème siecle : l’oligarche russo-israelien Arkadi Geidamak dont la fortune et la notoriété n’ont rien à voir avec la charité, mais plutôt, si l’on en croit le parquet de la République Française, avec des trafics d’armes et de diamants en Angola.
Arkadi Geidamak a été le seul à prendre en charge les enfants de Kiryat Shmone bombardée, les évacuer vers le centre du pays, et y organiser des colonies de vacances. Il fera d’ailleurs de même un an plus tard avec la population de Sderot, victime des roquettes du Jihad Islamique au nord de la Bande de Gaza. On comprend alors comment ce milliardaire qui sent le souffre est devenu aujourd’hui l’homme le plus populaire d’Israel, et sera sans doute le futur maire de Jérusalem...
Berlusconi avait deja montré la voie : à l’ère du néo-libéralisme, quand l’Etat se dissout dans le marché, ce sont de plus en plus les oligarches qui deviennent les maîtres, et on ne peut plus s’étonner si pour les citoyens, la démocratie perd de plus en plus de sa légitimité. C’est en tout cas ce qui se passe en Israël.
14 janvier 2008 - BabelMed
Entretien avec Hedy Epstein « Quelle leçon doit-on tirer de l'Holocauste ? »
Entretien avec Hedy Epstein « Quelle leçon doit-on tirer de l'Holocauste ? »
Hedy Epstein
Hedy Epstein est une survivante de l'Holocauste, née en 1924, dont les parents ont été déportés à Auschwitz, où ils ont péri. En 2003, elle a décidé de faire un voyage en Palestine. Horrifiée par les mauvais traitements que les soldats de l'armée israélienne font subir aux peuple palestinien, elle se consacre, depuis lors, à les dénoncer.
Dans l'entretien accordé à Silvia Cattori, Hedy Epstein a affirmé pour commencer : « Je voudrais dédier cet entretien aux enfants de Gaza, dont les parents ne peuvent ni les protéger, ni les mettre en sécurité, comme mes propres parents avaient eux pu le faire, en m'envoyant en Grande Bretagne en mai 1939 par un convoi d'enfants ». (*).
11 janvier 2008
Silvia Cattori : En 2004, après le traitement humiliant et déshumanisant auquel vous aviez été soumise à l'aéroport de Tel Aviv, où l'on vous avait obligée à vous dévêtir et accepter d'être « fouillée à l'intérieur » [1], vous étiez bouleversée et vous aviez déclaré : « Je ne reviendrai jamais en Israël ». Néanmoins, vous y êtes retournée depuis lors quatre fois. L'été dernier, vous y étiez à nouveau. Comment trouvez-vous la force de revenir dans ces conditions ?
Hedy Epstein : Jamais je n'avais ressenti une telle colère, qu'après ce qui m'était arrivé en janvier 2004 à l'aéroport de Tel Aviv, à moi et à l'amie qui voyageait avec moi.
Une fois dans l'avion, encore pleine de rage, j'ai écrit sur chacune des pages des magazines fournis par la compagnie : « Je suis une survivante de l'Holocauste et je ne retournerai jamais en Israël ». Parfois, j'appuyais si fort mon stylo sur les pages qu'elles se déchiraient. C'était une manière d'évacuer ma colère.
De retour chez moi, encore très en colère et traumatisée, j'ai décidé de recourir à un soutien psychologique. Cela m'a aidé à surmonter ma colère et m'a permis d'organiser un nouveau retour en Cisjordanie, à peine quelques mois plus tard, en été 2004. J'y suis retournée, depuis lors, chaque année, cinq fois au total depuis 2003. J'y suis retournée parce que c'était, à mes yeux, la juste chose à faire ; témoigner et faire savoir aux Palestiniens qu'il existe, à l'extérieur, des gens qui sont suffisamment préoccupés par leur sort, pour revenir et se tenir à leurs côtés dans leur lutte contre l'occupation israélienne.
Silvia Cattori : Comment expliquez-vous que les fonctionnaires israéliens vous aient traitée d'une façon si brutale ?
Hedy Epstein : Ils ont essayé de m'intimider, de me faire taire, espérant que je ne reviendrais plus jamais. [2] Bien qu'ils y soient très momentanément parvenus, en fin de compte ils ont échoué. Pour paraphraser le Général McArthur [3], un général américain qui disait « Je reviendrai », je suis retournée quatre fois en Palestine depuis les événements de janvier 2004 à l'aéroport de Tel Aviv ; et j'y retournerai encore. Ils n'arriveront pas à m'en empêcher. C'est ainsi que je me prépare à embarquer, dans quelques mois, sur un bateau pour Gaza [4].
Silvia Cattori : N'était-ce pas trop traumatisant pour une personne sensible comme vous de retourner en Cisjordanie et de voir les soldats israéliens humilier, détruire les vies et les propriétés des Palestiniens ?
Hedy Epstein : En tant que personne de nationalité états-unienne, [5] je suis une personne privilégiée. J'en suis très consciente et me sens mal à l'aise de me trouver dans cet habit, en particulier quand je suis en Palestine, consciente du fait que cela me permet d'aller et venir comme je le veux. Un privilège, bien sûr dénié aux Palestiniens qui ont les plus grandes difficultés à se déplacer d'un endroit à l'autre, entravés qu'ils sont par des fermetures de routes, par des check points, par un mur de prison haut de 25 pieds, par de jeunes soldats israéliens qui ont toute liberté de décider lequel d'entre eux peut passer et lequel ne le peut pas, qui peut aller à l'école, à l'hôpital, à son travail, rendre visite à sa famille et à ses amis.
J'ai vu les longues files de Palestiniens au check point de Bethléem. J'ai parlé avec un homme de 41 ans qui m'a dit qu'il travaillait trois jours par semaine, qu'il voudrait bien travailler à plein temps, mais qu'il n'y a pas de travail à Bethléem. Pour arriver à temps à son travail, il doit se lever le matin à deux heures et demie pour arriver au check point à trois heures et quart. Il est contraint d'arriver si tôt sur place parce qu'il y a foule, s'il veut prendre sa place dans la longue file. Il doit attendre avec les autres l'ouverture du check point, vers cinq heures et demie. Parfois, les soldats israéliens ne laissent passer personne.
Au cours de chacun de mes cinq séjours en Palestine, j'ai passé quelque temps à Jérusalem. J'y ai pris douloureusement conscience du fait que la taille actuelle et les présentes limites de la ville n'ont pas grand chose à voir avec ses paramètres historiques ; les implantations réservées aux seuls juifs, comme les colonies de Har Homa et Gilo, sont désignées comme des faubourgs de Jérusalem.
Jérusalem Est est hérissée de drapeaux israéliens flottant sur des maisons dont les Palestiniens ont été « déplacés », ce qui judaïse de plus en plus cette zone.
Durant mon dernier voyage, en août 2007, je n'ai eu le temps de rendre qu'une brève visite à ma chère amie palestinienne et à son mari à Ramallah. Lors de mes précédents voyages, moi-même et mes compagnes avions été leurs hôtes durant plusieurs jours, bénéficiant de leur hospitalité, cette hospitalité palestinienne si caractéristique, qui ne ressemble à aucune hospitalité que j'aie pu connaître ailleurs, où que ce soit. La femme, que j'avais connue toujours gaie, paraissait abattue, sans se plaindre toutefois, constatant simplement : « La vie est plus difficile du fait que mon mari ne travaille plus ». Lors d'une conversation que j'ai eue par la suite, alors que j'étais seule avec son époux, celui-ci m'a dit qu'il avait quitté son travail pour aller étudier à l'école. Il y avait du vrai dans ces deux constatations ; mais le commentaire de l'époux masquait manifestement sa gêne et apparaissait comme un effort pour sauvegarder sa dignité.
J'ai également rendu visite à mes amis palestiniens et leur enfant à Bethléem, chez lesquels je suis restée une nuit. La télévision, toujours allumée, a capté à un moment notre attention. On y parlait des juifs du monde entier qui émigrent en Israël. On voyait de nombreux petits drapeaux israéliens brandis pour accueillir les nouveaux « citoyens israéliens » arrivant à l'aéroport Ben Gourion, à Tel Aviv. Il y avait une grande banderole à l'arrière-plan sur laquelle était écrit, en anglais et en hébreu « Welcome Home ».
Alors que l'émission se poursuivait, nous fixions la télévision en silence. Soudain, l'un de nous, je ne me souviens plus qui, a rompu ce silence pesant en demandant, à personne en particulier : « Et qu'en est-il du retour des Palestiniens ? »
Lors de la manifestation non violente qui a lieu chaque semaine à Bi'lin, [6] alors que les gaz lacrymogènes lancés sur nous par de jeunes soldats israéliens nous étouffaient, et que nous courions tous pour y échapper, j'ai entendu un échange de mots entre deux garçons palestiniens, l'un disant à l'autre « Je ne veux pas mourir », « Moi non plus » répondit l'autre. Leur peur est restée en moi. Que va-t-il leur arriver ? Quel est leur avenir ?
Et pourtant, en dépit du caractère presque désespéré de cette situation, qui pourrait ne jamais changer, les Palestiniens se montrent étonnamment forts. Bien que l'oppression israélienne se poursuive et s'aggrave, avec de nouvelles formes d'oppression militaire, les Palestiniens ne se sont pas rendus ; ils continuent à vivre là.
C'est un peuple d'une résilience étonnante. Ils ne se rendront jamais. Les Israéliens peuvent bien en tuer un grand nombre, détruire leurs maisons, détruire leurs vies, mais ils ne pourront jamais détruire leur espoir d'une autre vie, d'une autre et meilleure façon de vivre ensemble.
Quoi que les Israéliens fassent, ils ne pourront pas enlever aux Palestiniens leur espoir et leur dignité. En dépit de toutes les inégalités, les Palestiniens gardent toujours l'espoir.
Les Israéliens ont le pouvoir ; les Palestiniens ont la dignité.
Les Israéliens possèdent les avions depuis lesquels ils jettent des bombes sur la population de Gaza, ils ont des bulldozers fabriqués ici aux Etats-Unis, pas loin de chez moi ; ils peuvent faire tout cela mais, malgré cette inégalité de puissance, les Israéliens ne pourront jamais détruire l'espoir et la dignité des Palestiniens.
Silvia Cattori : Pour les Palestiniens d'Hébron ou de Naplouse, le fait de voir une femme âgée, qui a échappé au nazis, voyager dans des conditions aussi précaires pour leur exprimer amour et solidarité, n'est-ce pas une chose très inhabituelle et touchante ?
Hedy Epstein : Je pense qu'il est important pour les Palestiniens, qui (dans leur très grande majorité, ndt) n'ont pas l'autorisation de sortir de Palestine, qui vivent sous occupation militaire israélienne dans des conditions si horribles, de savoir qu'il y a des gens de par le monde qui condamnent l'oppression israélienne et qui sont assez préoccupés de leur sort pour venir jusqu'à eux, partager leurs difficultés et leurs souffrances, fût-ce pour une très courte période.
Je suis à chaque fois impressionnée de voir que les Palestiniens savent beaucoup mieux que nous ce qui se passe dans le monde. Les gens, aux Etats-Unis, ne savent pas ce qui se passe, parce que les médias ne les informent pas correctement. Les Palestiniens que j'ai rencontrés m'ont priée, une fois retournée chez moi, de dire ce que j'avais vu et vécu en Palestine. Je me suis bien sûr engagée à le faire. C'est ainsi que je saisis chaque opportunité pour honorer cet engagement. J'ai donné des conférences dans les écoles, les universités, les églises, les organisations, et cela, aux Etats-Unis ainsi qu'en Allemagne (en allemand).
Je presse les gens d'aller en Palestine pour voir ce qui s'y passe et faire l'expérience douloureuse de ce qu'est la vie là-bas. C'est une expérience qui change la vie. Ils en reviendront différents, plus éveillés, plus sensibles et, espérons le, mis au défi de faire changer les choses.
Bien que je ne sois pas une juive religieuse (je me considère comme une humaniste laïque), je connais un peu la tradition juive qui enseigne que : « Nous n'avons le droit, ni d'abandonner l'espoir, ni d'abandonner le travail que nous avons entrepris, même si nous ne pouvons pas terminer nous-mêmes la tâche ».
Puisque la situation est si affreuse, particulièrement à Gaza, je sens que je dois continuer à être une voix morale, que je dois continuer à avoir le courage de dénoncer publiquement les crimes contre l'humanité commis par Israël, et aussi de dénoncer les fausses interprétations répandues par les médias. Israël ne pourrait pas perpétrer ses crimes contre l'humanité sans le soutien des Etats-Unis, sans que le monde le lui permette, et sans que les mass médias ne s'emploient – à de rares exceptions – à déshumaniser les Palestiniens, à répandre la peur à leur sujet, ainsi que l'ignorance et la détestation de leur culture.
D'avoir rencontré les Palestiniens, fait l'expérience de leur hospitalité, de leur chaleur, de leur dignité et même de leur humour, me donne l'obligation de faire connaître leurs voix et leurs expériences à quiconque veut bien m'écouter, d'apporter mon témoignage sur le Mur, les confiscations de terres, les démolitions de maisons, la violation des droits à l'eau, les entraves à la liberté de mouvement.
La paix à venir ne sera pas le fruit d'une attente passive, mais bien plutôt d'engagements et de luttes pour la justice. Il ne peut y avoir de paix sans justice.
Nadav Tamir, le Consul Général israélien à Boston, écrivait dans le Boston Globe en novembre 2007 : « La question n'est plus d'être pro-Palestinien ou pro-Israélien, mais une confrontation entre ceux qui préfèrent la paix et ceux qui préfèrent le sang. Il est temps de choisir son camp ».
Silvia Cattori : Vous avez mentionné plus haut votre désir de vous embarquer pour Gaza dans quelques mois [7] !?
Hedy Epstein : Oh oui, absolument. Il n'y a rien qui puisse m'arrêter. Je suis déterminée à y aller ; je vais prendre des leçons de natation, au cas où.
Le bateau « Free Gaza » n'a pas pu partir l'été dernier, pour différentes raisons. Je pense qu'il est important, pour tous ceux qui sont invités sur ce bateau, de saisir cette chance de montrer au monde ce qu'Israël est réellement en train de faire à Gaza, et d'exprimer leur intention de briser ce siège illégal.
Les médias sont tellement contrôlés – probablement, aussi par Israël – que, quel que soit le pouvoir en place aux Etats-Unis ou en Europe, ils ne diffusent jamais ce qui se passe réellement, chaque jour, sur le terrain, combien de souffrances sont causées par l'extrême oppression, ce que les gens vivent, pas seulement à Gaza mais aussi, dans une moindre mesure, en Cisjordanie. Il faut que le monde le sache, et si nous pouvons être des messagers pour que le monde sache enfin ce qui se passe, alors il est important que nous jouions ce rôle.
Silvia Cattori : Alors que la plupart des pays s'emploient à isoler les autorités du Hamas dans la bande de Gaza, à priver son peuple de l'aide humanitaire la plus essentielle, vous voulez y aller. La prise de pouvoir du Hamas à Gaza ne représente-t-elle donc pas un obstacle pour vous ?
Hedy Epstein : Non. Le Hamas a été élu démocratiquement. Il y avait là des observateurs neutres qui n'ont rien trouvé à reprocher à ces élections. Les représentants du Hamas ont été élus démocratiquement. Comme vous le savez, Israël et les Etats-Unis voulaient ces élections, mais ils en espéraient un autre résultat. Ils n'ont pas apprécié que le Hamas les remporte. C'est pour cette raison qu'ils attaquent le Hamas, qu'ils ne veulent pas le reconnaître, et qu'ils imposent une sorte de punition collective aux 1.5 million d'habitants de Gaza.
Il y a une énorme crise humanitaire. L'armée israélienne contrôle toutes les sorties vers Israël, la Jordanie et l'Egypte. En fait elle contrôle les airs, la mer et la terre.
Presque rien ne peut entrer à Gaza, et rien ne peut en sortir. Gaza est essentiellement une communauté agricole. Les paysans de Gaza, qui produisent des fleurs, des fraises et des tomates par exemple, dépensent beaucoup de temps et d'énergie à cultiver ces produits, et ils ne peuvent pas les vendre ! Ainsi, les fleurs se fanent et les fraises et les tomates pourrissent.
Le gouvernement israélien prétend qu'il n'occupe plus Gaza. Mais ce n'est pas vrai.
Silvia Cattori : Pour tous ceux qui ne savent pas, ou ne veulent pas savoir ce que le gouvernement israélien est réellement en train de faire, votre voix est de la plus grande importance. En effet, une personne comme vous, qui peut témoigner aussi bien de l'oppression nazie que de l'actuelle oppression sioniste, capable de considérer les faits avec un esprit tout à fait honnête, est extrêmement rare !
Hedy Epstein : Je ne fais pas de comparaisons entre l'oppression nazie et l'oppression sioniste ; pourtant, j'ai été accusée de le faire. Je parle des leçons apprises de l'Holocauste. Je considère mes expériences en tant que survivante de l'Holocauste comme l'influence déterminante derrière mes efforts pour promouvoir les droits humains et la justice sociale.
Pour moi « Se souvenir ne suffit pas » : c'est le titre de mon autobiographie, publiée en allemand, en 1999 en Allemagne, sous le titre « Erinnern ist nicht genug » [8]. Se souvenir doit aussi inclure une perspective présente et future.
Quelle leçon doit-on tirer de l'Holocauste ? Je sais ce que c'est que d'être opprimé. Personne ne peut tout faire, mais je sens qu'il m'incombe de faire tout ce que je puis, pour faire ce qui est juste, pour, dans ce cas, être aux côtés des Palestiniens dans leur lutte contre l'oppression israélienne, sous laquelle ils doivent vivre, et dont ils souffrent chaque jour et chaque nuit.
Pourquoi ai-je survécu ? Simplement pour rester assise ici et dire : oui, la situation est mauvaise, quelqu'un devrait s'en occuper ? Je crois fermement que chacun de nous, y compris moi, doit être ce quelqu'un qui essaye d'améliorer la situation.
Ceci ne veut pas dire que les souffrances des Palestiniens sont plus ou moins importantes que les souffrances des gens en divers autres lieux. Mais j'ai seulement, chaque jour, une quantité donnée d'énergie et de temps à ma disposition. Plutôt que de disperser ici et là mon énergie, j'ai simplement décidé de la concentrer sur la question israélo-palestinienne.
Silvia Cattori : En route pour la Palestine, vous vous êtes d'abord rendue en France pour visiter un des camps de concentration dans lesquels vos parents avaient été déportés. S'agissait-il de votre première visite ?
Hedy Epstein : Permettez-moi de préciser les choses. En 1940, le 22 octobre, tous les juifs de la région du sud-ouest de l'Allemagne, d'où je viens, furent déportés dans un camp de concentration, le Camp de Gurs, situé au pied des Pyrénées, dans ce qui était alors la France de Vichy, qui collaborait avec les Allemands. Les hommes et les femmes étaient séparés par des fils de fer barbelés. Vers fin mars 1941, mon père fut transféré au Camp les Milles, près de Marseille. En juillet 1942, ma mère fut transférée au Camp de Rivesaltes, près de Perpignan.
En septembre 1980, j'ai visité le Camp de Gurs, le camp de concentration de Dachau (mon père y est resté quatre semaines après la Nuit de Cristal, en 1938), et Auschwitz. En 1990, j'ai visité le Camp les Milles, où mon père a été détenu jusqu'à sa déportation à Auschwitz via Drancy (un camp de transit, près de Paris).
Jusqu'en août 2007, je n'avais pas été en mesure de visiter le Camp de Rivesaltes, où ma mère a été détenue pendant environ deux mois en 1942, jusqu'à sa déportation à Auschwitz, via Drancy. Et, l'été dernier, avec des amis, je suis allée visiter le Camp de Rivesaltes pour la première fois.
Dans une lettre datée du 9 août 1942, mon père m'a dit : « Demain, je vais être déporté vers une destination inconnue. Il pourrait se passer longtemps avant que tu n'aies à nouveau de mes nouvelles ». Dans une lettre datée du 1er septembre 1942, ma mère m'a dit exactement la même chose. Par la suite, j'ai reçu encore une carte postale de ma mère, datée du 4 septembre 1942, où elle écrivait : « Je voyage vers l'est et t'envoie un adieu final ». Voilà ce qu'ont été les dernières communications de mes parents.
Lorsque, en 1956, j'ai appris que mes parents avaient été envoyés au camp de concentration d'Auschwitz, en Pologne, je n'ai pu que supposer qu'après avoir passé presque deux ans dans des camps de concentration en France, ils devaient être en très mauvaise condition physique, et qu'ils avaient probablement été envoyés directement à la chambre à gaz, dès leur arrivée.
Silvia Cattori : Qu'avez-vous ressenti en visitant le Camp de Rivesaltes ?
Hedy Epstein : J'ai été stupéfaite par la très grande dimension de ce camp, qui pouvait héberger 30'000 personnes, et par son état déplorable. Certaines des baraques n'existent plus ; d'autres sont en voie d'écroulement, sans toits, les murs en ruine ; et partout une végétation sauvage. La désolation partout. Des moulins à vent proches se dressaient comme des sentinelles, surveillant la mort de ce qui fut la maison d'un peuple désespéré, la maison de ma mère.
De la correspondance avec ma mère à l'époque où elle était dans ce camp, je connaissais les deux baraques dans lesquelles elle avait été logée. Une d'entre elles, je ne l'ai pas trouvée ; elle n'existe probablement plus. La seconde, la baraque numéro 21, je l'ai trouvée.
L'entrée des baraques est surélevée, rendant l'accès difficile. Mais, comme pour m'inviter à pénétrer dans la baraque numéro 21, une planche de bois s'inclinait sur l'entrée. Avec l'aide de mes amies je suis parvenue à garder l'équilibre alors que je m'avançais à l'intérieur, sur la pointe des pieds, comme une danseuse de ballet. J'ai touché les murs là où, peut-être, ma mère pourrait les avoir touchés. J'ai ramassé quelques débris pour les emporter chez moi ; j'ai essayé d'imaginer ce que cela avait été pour ma mère. Puis je suis sortie de la baraque par l'entrée opposée, en sautant au-dehors dans une dense végétation, stoppée par des épineux qui me retenaient sur place. Une de mes amies fit cette remarque poignante : « Le bâtiment ne veut pas te laisser partir ».
Silvia Cattori : La visite du Camp de Rivesaltes vous a-t-elle fait du bien, en vous rapprochant de l'âme de votre chère mère ?
Hedy Epstein : Alors que j'étais là-bas, je me suis senti très proche de ma mère ! J'imaginais comment elle se déplaçait dans le camp, ce que cela était pour elle. Elle a vécu là de juillet à septembre 1942, une période où il fait très chaud. Je me suis rappelé que ma mère souffrait de la chaleur de l'été lorsque nous vivions encore ensemble à Kippenheim. Il faisait très chaud quand j'ai visité ce camp l'été passé. Et, comme souvent dans ma vie, cela m'a rappelé quel « privilège immérité » est la vie que je mène.
C'est grâce au grand amour désintéressé de mes parents, que j'ai échappé à ce qu'ils ont eu à endurer. En m'envoyant en Grande Bretagne, par un convoi d'enfants en mai 1939, mes parents m'ont littéralement donné la vie une seconde fois.
Silvia Cattori : C'était une visite extrêmement émouvante, n'est pas ? Un retour à une très triste période de votre vie, coupée de vos parents !
Hedy Epstein : Avant que je ne quitte l'Allemagne pour la Grande Bretagne par ce transport d'enfants, mes parents m'ont fait beaucoup de recommandations, d'être bonne, d'être honnête, cela se terminant toujours par : « Nous nous reverrons bientôt ». Je le croyais que nous nous reverrions bientôt. Si mes parents y croyaient, je ne le saurai jamais. Mes parents et moi avons correspondu directement jusqu'à ce que la Grande Bretagne déclare la guerre à l'Allemagne, le 3 septembre 1939. Dès lors, il nous fut impossible de correspondre directement. Nous ne pouvions plus échanger que des messages de 25 mots par l'intermédiaire de la Croix Rouge.
Après que mes parents aient été envoyés dans les camps de la France de Vichy, nous avons pu à nouveau correspondre directement. Toutefois, mes parents n'étaient autorisés à écrire chaque semaine qu'une page par personne. Moi, je pouvais écrire autant que je le voulais. Mes parents ne m'ont jamais rien dit des horribles conditions dans lesquelles ils étaient contraints à « vivre ». Je n'en ai entendu parler qu'après la fin de la guerre.
Quand je repense à cette époque où j'étais en Grande Bretagne, je me revois comme une petite fille très triste ; je ne me permettais pas d'affronter réellement mes sentiments et mes peurs. Comme je vous l'ai dit, chacun de mes parents m'avaient écrit, avant leur déportation finale (à Auschwitz) : « Il se passera probablement longtemps avant que tu n'aies à nouveau de mes nouvelles ».
Longtemps, combien cela dure-t-il ? Une semaine, un mois, une année, dix ans ! Comme je voulais tellement me voir à nouveau réunie avec mes parents, je continuais à me dire : « Longtemps n'est pas encore passé, je dois encore attendre un peu ». J'étais en plein déni. Je n'arrivais pas à accepter l'inéluctable, la mort de mes parents. Je jouais avec moi-même un jeu psychologique, c'était pour moi une façon de survivre, un mécanisme d'auto-préservation.
Ce ne fut qu'en septembre 1980, quand j'ai visité Auschwitz et me suis trouvée sur le lieu appelé "Die Rampe" (la rampe), où les wagons à bestiaux arrivaient dans les années 1940, où l'on forçait les gens à descendre et où le Dr. Mengele et ses acolytes faisaient la sélection entre ceux qui allaient vivre et ceux qui allaient mourir (dans les chambres à gaz), que je me suis trouvée en mesure d'accepter le fait que mes parents et d'autres membres de ma famille n'avaient pas survécu. Cela fait beaucoup de temps à être restée dans le déni. Peut-être que le déni remplaçait le processus normal de deuil.
Silvia Cattori : Merci pour cet émouvant entretien.
(*) http://www.kindertransport.org/history.html
Silvia Cattori
Traduit de l'anglais par JPH
Version anglaise : http://www.palestinechronicle.com/story-011308150334.htm
[1] Sur les abus commis sur Hedy Epstein par les agents de sécurité israéliens, voir : http://www.jkcook.net/Articles2/0165.htm
http://www.silviacattori.net/article107.html
[2] On ne peut se rendre en Palestine occupée (Cisjordanie et Gaza) qu'en passant pas les frontières israéliennes ou par le passage de Rafah via l'Egypte, sur lequel Israël garde également un strict contrôle.
[3] Douglas MacArthur : général étasunien qui a reçu la médaille d'Honneur ainsi que le Commandement Suprême des forces alliées dans le Sud-Ouest du Pacifique durant la Seconde guerre mondiale.
[4] http://www.voltairenet.org/article148842.html#article148842
http://www.voltairenet.org/article150754.html
[5] Hedy Epstein a émigré aux Etats-Unis en 1948. Elle vit actuellement à St. Louis –Missouri.
[6] Les villageois de B'ilin luttent, les mains nues, face à une armée d'occupation qui utilise des armes de guerre contre eux pour assurer la construction du mur et l'annexion de leurs terres.
[7] Depuis plus d'une année, des gens qui souffrent pour le sort imposé par l'Occident à Gaza, cherchent à surmonter, aux prix d'efforts immenses, les multiples difficultés qui entravent le projet visant à embarquer, avec des personnalités à bord, en direction de Gaza encerclée par l'armée israélienne. Les obstacles sont d'autant plus grands qu'il y a, comme à chaque fois que des initiatives sincères et individuelles sont prises, des intervenants qui agissent de façon à brouiller les cartes. Leur but : contenir toute action ou groupe qui échappe à leur contrôle. Si ce bateau parvient à prendre la mer, comme ses ardents organisateurs, le souhaitent, à mi-juin 2008, ce sera un véritable exploit. Ceci pour dire que ce projet, dérange Israël, qui craint les effets négatifs de sa médiatisation. Mais il dérange aussi les associations traditionnelles, appelées, « camp de la paix », dont les positions ambiguës n'apportent pas vraiment la justice aux Palestiniens.
[8] http://www.unrast-verlag.de/unrast,2,18,5.html
Jeudi 17 Janvier 2008
Silvia Cattori
http://www.alterinfo.net






