Déni de dignité dans les territoires palestiniens occupés

samedi 15 décembre 2007 - CICR

Occupés

" Être palestinien, c’est se heurter à des limites à chaque moment de sa vie. On nous barre le chemin dans tous les domaines : nous perdons notre emploi, nous ne pouvons pas voyager librement, nous sommes séparés de notre famille. Être palestinien, c’est être privé de nombreuses choses qui, pour les autres, sont tout à fait normales."

(Mohammed, de Jérusalem)


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En 2006, la barrière de Cisjordanie séparait le village d’Abous Dis, où vivent 30 000 personnes, en deux parties, séparant les familles entre elles, et les paysans de leurs champs. Abous Dis était autrefois un village prospère sur la route reliant Jérusalem-Est à Jéricho. Depuis que la route est bloquée, environ 50% des 187 commerces le long de la route ont dû fermer. ©CICR/C. Toggenburg/il

Dans l’ensemble des territoires palestiniens occupés, aussi bien dans la bande de Gaza qu’en Cisjordanie, les Palestiniens luttent quotidiennement, simplement pour vivre : ils sont empêchés de faire ce qui constitue la trame quotidienne de l’existence de la plupart des gens. Sur le plan humain, les territoires palestiniens sont plongés dans une grave crise, car des millions de personnes se voient privées de leur dignité. Pas de temps en temps, mais chaque jour.

Pour les Palestiniens, rien n’est prévisible. Les règles peuvent changer d’un jour à l’autre, sans préavis ni explication. Ils vivent dans un environnement arbitraire, s’adaptant constamment à des circonstances sur lesquelles ils n’ont aucune influence et qui réduisent de plus en plus le champ de leurs possibilités.


Piégés dans la bande de Gaza

"Même après leur retrait de Gaza, ils ne nous ont pas laissés tranquilles, ils reviennent de temps en temps raser nos terres, arracher nos arbres et détruire nos maisons. En plus, ce n’est que lorsqu’ils vous tirent dessus que vous savez que vous êtes dans la zone tampon."

(Saleh, un agriculteur de Gaza)


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Une femme cherchant ses effets personnels dans les ruines de sa maison, détruite au cours d’une opération militaire israélienne, dans la bande de Gaza, en septembre 2007. ©ICRC/A. König/il

Alors que la bande de Gaza reste bouclée, le conflit entre les militants palestiniens et Israël se poursuit inexorablement. Les premiers lancent des roquettes presque chaque jour sur Israël, et l’armée israélienne fait de profondes incursions dans la bande et mène des frappes aériennes et des attaques depuis la mer. La population civile est prise au piège, sans moyen de s’échapper et elle subit aussi les effets de heurts constants entre Palestiniens.

Depuis les violents affrontements qui ont opposé le Hamas aux forces affiliées au Fatah et la prise de pouvoir du Hamas en juin de cette année, les points de passage restent fermés pour la plupart des habitants de Gaza. Il est devenu pratiquement impossible d’aller étudier ou de se faire soigner en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, en Israël ou à l’étranger, sauf pour les patients qui ont besoin d’un traitement vital. Mais même eux ne sont parfois pas autorisés à partir.

Depuis son retrait unilatéral en 2005, Israël a progressivement établi une zone tampon le long de la clôture qui entoure Gaza, zone qui empiète sur le territoire déjà exigu et surpeuplé de la bande, avec de lourdes conséquences pour la population. L’extension mal définie de cette zone tampon fait perdre de plus en plus de terres agricoles et met en danger ceux qui s’en approchent de trop près. Effectivement, il arrive souvent que des habitants de Gaza soient tués, blessés ou arrêtés lorsqu’ils se trouvent à proximité de la clôture.


Assez pour survivre, pas assez pour vivre

"Il est difficile de trouver certains types de médicaments, par exemple les antibiotiques. Nous n’avons plus du tout de céréales et, ces jours-ci, il est très dur de se procurer du lait en poudre pour bébés. Quand on en trouve, il est trop cher pour la plupart des gens, parce que son prix a énormément augmenté."

(Dr Salah, pharmacien à Gaza)


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L’équipe du CICR, traversant à pied le point de passage d’Erez pour évacuer un civil blessé de la bande de Gaza vers Israël où attend une ambulance. Juillet 2007. ©ICRC/A. Gutman/il

L’inquiétude des habitants de Gaza croît au fur et à mesure que les rayons des épiceries se vident en raison du bouclage. Les prix sont montés en flèche, et les rares produits qui entrent dans Gaza sont pratiquement inabordables. Les prix de nombreuses denrées alimentaires, comme le poulet, ont au moins doublé ces quatre derniers mois, car les stocks diminuent et ne sont pas réapprovisionnés.

Selon le Programme alimentaire mondial, quelque 80 000 habitants de Gaza ont perdu leur emploi depuis juin 2007, faisant encore grimper un taux de chômage déjà élevé : environ 44% de la population active est actuellement sans travail. De nombreuses industries locales ont dû fermer leurs portes et licencier leur personnel, car 95% de la production locale dépend des importations de matières premières provenant d’Israël. Israël a limité les importations à ce qu’il estime être des "biens essentiels" - principalement des produits alimentaires de base - , alors que d’autres articles indispensables au fonctionnement de l’industrie ou à la réparation des infrastructures ne peuvent pas pénétrer dans la bande de Gaza.


Diminution de la production agricole

"D’abord, ils ont pris du terrain pour la route, puis ils en ont repris pour la zone de sécurité le long de la route, ensuite ils ont détruit ma maison parce qu’elle était trop proche de la zone de sécurité. Maintenant, ils ont à nouveau tout rasé. Il ne me reste rien."

(Abdul, Gaza)


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Des Palestiniens faisant la queue au point de contrôle de Huwara, l’un des deux points de passage, le long de la route principale reliant Naplouse au reste de la Cisjordanie. Les voitures privées n’ont pas le droit de traverser ce point de contrôle, à moins que le propriétaire n’ait un permis spécial. ©Associated Press/N. Ishtayeh

Les agriculteurs de Gaza se souviennent que dans un passé récent, leurs terres étaient vertes et fertiles. Les abondantes récoltes d’agrumes et d’olives étaient exportées en Cisjordanie et en Israël. Aujourd’hui, une grande partie de leurs terres ont été rasées et les arbres déracinés lors des fréquentes incursions militaires.

Quelque 5 000 producteurs agricoles qui font vivre leur famille grâce aux exportations de tomates, de fraises et d’œillets vont voir leurs ventes s’écrouler - une perte de 100%. La récolte de ces cultures importantes a commencé en juin, mais à cause de l’embargo sur les exportations, les produits pourrissent dans des conteneurs aux points de passage.


Détérioration des infrastructures

"Nous ne savons pas comment cela va finir. Les hôpitaux se battent pour avoir des réserves suffisantes de combustible ; s’ils viennent à en manquer, ce sont les blanchisseries des hôpitaux qui seront rationnées les premières. Ensuite, ce sera l’équipement médical. Et ce ne serait que le début d’une fin terrible."

(Abu Hassan, Gaza)


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Cinq personnes ont été tuées et 250 maisons détruites lors de la rupture des digues d’un bassin contenant des eaux d’égout à Beit Lahia, dans la bande de Gaza. ©ICRC/A. Abu Amshah

Les infrastructures de la bande de Gaza sont dans un état précaire. Il y a environ huit mois, les digues d’un bassin contenant des centaines de milliers de litres d’eaux d’égout non traitées se sont rompues, dans le nord de Gaza. Les eaux usées ont inondé un village bédouin, tuant cinq personnes, en blessant 16 autres et détruisant les maisons de milliers d’habitants. Aucune réparation importante n’a encore pu être faite en raison du manque de fonds et des restrictions permanentes imposées par Israël sur les importations de pièces détachées.

Le fonctionnement de services de base tels les hôpitaux et les infrastructures d’approvisionnement en eau et d’évacuation des eaux usées dépend de leur raccordement au réseau électrique. Si le réseau ne parvient pas à fournir l’énergie nécessaire, tous les services essentiels seront touchés.

Depuis que la centrale électrique de Gaza a été largement détruite par des frappes aériennes de l’armée israélienne en juin 2006, elle ne fonctionne plus qu’à environ la moitié de sa capacité normale. L’approvisionnement en électricité de la bande de Gaza est précaire, non fiable et dépend de sources extérieures. Dans son état actuel, il est insuffisant pour satisfaire les besoins de la population.

En conséquence, des infrastructures essentielles telles que les hôpitaux et les systèmes d’approvisionnement en eau ou d’assainissement sont obligées d’utiliser des générateurs de secours. Le fait de devoir compter sur des générateurs est risqué et engendre à son tour de nouvelles dépendances par rapport au carburant et aux pièces détachées, outre une augmentation des frais d’exploitation. Les restrictions actuelles à l’importation empêchent la livraison du carburant et des pièces détachées indispensables, et des services vitaux risquent de s’effondrer complètement.


Une vie de restrictions en Cisjordanie

"Avant, je travaillais sur le marché de Naplouse. Mais depuis 2002, à cause du bouclage de la ville, j’ai dû aller installer ma boutique sur le marché de Beita, à 12 km de chez moi. Avec le point de contrôle, il me fallait deux heures pour aller travailler. Alors j’ai dû aller habiter à Beita et je ne rends visite à ma famille que le mercredi, quand le marché est fermé. Mes enfants me manquent."

(Murad, district de Naplouse)


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Un agriculteur palestinien attend à la barrière de Cisjordanie qui le sépare de ses oliveraies situées derrière la barrière, dans la zone d’Ariel. ©ICRC/E. Linklater/il

Accès aux terres

En Cisjordanie aussi, la situation se détériore chaque jour sur le plan humanitaire. Les Palestiniens assistent impuissants à la confiscation de leurs terres. Au cours des années, les colonies et les routes israéliennes se sont étendues, envahissant de plus en plus des terres qui étaient cultivées par les mêmes familles depuis des générations.

Depuis la construction de la barrière de Cisjordanie, qui pénètre profondément en territoire palestinien, de grandes étendues de terres agricoles sont devenues inaccessibles aux paysans, la barrière séparant de nombreux villages de leurs terres. L’été dernier, des agriculteurs ont regardé, impuissants, brûler leurs oliviers dont ils étaient séparés par la barrière. Ils ne pouvaient pas accéder à cette zone, parce qu’il n’était pas prévu d’ouvrir le portail à ce moment-là ou parce qu’ils n’avaient pas le permis approprié. Certains arbres avaient mis plus de cinquante ans à atteindre la taille qu’ils avaient alors - deux générations de travail et de soins perdus en une seule nuit.

Pour obtenir les permis lui permettant d’avoir accès à ses propres terres, un paysan doit trouver son chemin dans un labyrinthe bureaucratique où on lui demandera de présenter toute une série documents attestant sa résidence et le fait qu’il est propriétaire des terres. La plupart des agriculteurs passent des heures dans les bureaux de l’administration civile israélienne pour essayer d’obtenir ces permis. De nombreuses demandes sont finalement rejetées pour raisons de sécurité, par exemple parce qu’à une certaine époque un membre de la famille a séjourné dans une prison israélienne.

Accès aux routes

"Nous avons été réveillés par la lumière des flammes. Nous sommes sortis en courant et avons vu que nos oliviers brûlaient. Les pompiers n’arrivaient pas à atteindre les champs parce que le portail de la barrière était fermé. Nos champs sont derrière la barrière de Cisjordanie et nous ne pouvons pas y aller tous les jours, alors nous n’avons pas pu les nettoyer comme il aurait fallu. Cette nuit-là, nous n’avons rien pu faire d’autre que les regarder brûler, parce que le portail était fermé."

(Agriculteurs de Beitunia, district de Ramallah)


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Une vielle femme de Boudrous, dans le district de Ramallah, attend l’ouverture d’un portail pour avoir accès à ses oliviers. Elle a perdu presque tous les arbres dans les incendies, n’ayant pu accéder assez souvent à ses terres pour enlever l’herbe sèche. Les incendies l’ont privée ainsi que sa famille de leur principale source de revenus. ©ICRC/F. Pula

En Cisjordanie, de nombreuses routes qui reliaient des villages palestiniens à des villes voisines sont maintenant barrées par des blocs de béton, des fossés, des remblais ou des grilles métalliques. Ces obstacles coupent les Palestiniens de leurs terres, de leurs sources d’eau et même de leurs décharges. Ils érigent une séparation entre les villages et les villes, entre les communautés et entre les districts.

Les habitants de Cisjordanie regardent depuis leurs maisons les Israéliens utiliser des routes fraîchement goudronnées, construites sur des terres palestiniennes, reliant les colonies israéliennes entre elles et assurant une liaison confortable avec Jérusalem et Tel Aviv. Les Palestiniens, eux, doivent utiliser des pistes en terre battue et faire de longs détours pour atteindre leur école, leur lieu de travail, les hôpitaux et les lieux de culte, ou simplement pour rendre visite à leurs proches et leur amis.

Les 177 000 habitants de la ville autrefois prospère de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, n’ont que deux routes pour sortir de la ville. Ils n’ont pas le droit de conduire leur voiture en direction du sud et doivent pour cela prendre des taxis, ce qui grève encore leurs ressources économiques déjà limitées.


Harcèlement par les colons

"J’ai dû construire une haute clôture autour de ma maison pour protéger mes enfants, parce que des colons leur jetaient des pierres lorsqu’il jouaient dehors. Ils nous lancent des pierres tout simplement parce que nous continuons à vivre sur notre terre et que nous ne voulons pas partir."

(Anwar, de Hébron)


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Des oliviers abattus par les colons à Wadi al-Hussein/Hébron en 2005. À ce jour, les colons continuent d’entrer sans autorisation sur cette terre qui appartient aux familles palestiniennes. ©ICRC/D. Vucotic/il

Les Palestiniens qui vivent à proximité des colonies israéliennes ont non seulement été dépossédés de leurs terres, mais sont souvent harcelés par les colons. En Cisjordanie, le nombre d’agressions dont sont victimes des civils n’a cessé de croître. Les informations que le CICR a réunies sur le terrain indiquent que le nombre de délits a plus que triplé au cours des cinq dernières années ; par contre, la police mène rarement une enquête jusqu’au bout et dans la plupart des cas, elle conclut que « les coupables n’ont pas pu être identifiés ».


Un appel pour une vie digne

Jour après jour, la dignité des Palestiniens est foulée aux pieds, en Cisjordanie comme à Gaza.

Les mesures de sécurité très dures prises par Israël ont un coût énorme en termes humanitaires, laissant à ceux qui vivent sous l’occupation juste de quoi survivre, mais pas assez pour vivre une vie normale et digne.

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Israël a le droit de protéger sa propre population civile. Cependant, il devrait toujours y avoir un juste équilibre entre les légitimes préoccupations sécuritaires d’Israël et la protection des droits et libertés des Palestiniens vivant sous occupation. Jusqu’à présent, cet équilibre n’a pas été trouvé.

Les 1,4 million de Palestiniens vivant dans la bande de Gaza continuent à payer de leur santé et de leurs moyens d’existence le prix du conflit et des restrictions économiques. Couper l’approvisionnement en électricité et en combustible ne fait qu’aggraver encore leur souffrance, et c’est contraire aux principes humanitaires fondamentaux.

En Cisjordanie, la présence des colonies israéliennes influe sur tous les aspects de la vie des Palestiniens et entraîne la perte de vastes étendues de terres et d’importants revenus, sans parler de la violence récurrente des colons. D’épuisantes restrictions de circulation entravent l’accès au travail et ont causé des taux de chômage et de pauvreté sans précédent.

Seule une action politique rapide, innovatrice et courageuse pourra changer la dure réalité de cette longue occupation, assurer au peuple palestinien le retour à une vie économique et sociale normale et lui permettre de vivre dans la dignité.

CICR, Comité international de la Croix-Rouge, le 12 décembre 2007

http://www.info-palestine.net/impression.php3?id_article=3387